ENTRETIEN AVEC DIEUDO HAMADI

Que signifie « Kinshasa Makambo », le titre de votre film ?

« Makambo » signifie « casse-tête », donc « Kinshasa Casse-tête ». C’est en quelque sorte l’impression que j’ai eue quand j’ai fini le film. C’est une expression assez utilisée à Kinshasa pour décrire la vie difficile de beaucoup de Congolais qui, au jour le jour, doivent se battre pour que leurs enfants aillent à l’école, pour les transports en commun, pour l’eau, pour l’électricité… Et se battre aussi pour que des élections puissent avoir lieu. Le seul mot d’« élection » entraîne des morts.

Vous nous livrez une galerie des portraits des jeunes hommes courageux : Christian, Ben et Jean-Marie… Chacun, à sa façon, participe au mouvement des Forces Défensives qui fait face à une répression violente du régime de Kabila.  Comment les avez-vous rencontrés ?

J’ai d’abord rencontré Ben en 2013. Il était alors l’un des leaders du mouvement des jeunes. Il m’a tout de suite frappé par son énergie et son charisme. En 2015, pour fuir la police qui le recherchait, il a été obligé de quitter le pays et de partir aux États-Unis. Comme il n’était plus à Kinshasa, je lui ai demandé de me recommander d’autres jeunes, des amis à lui qui étaient aussi courageux pour pouvoir raconter leurs histoires. C’est ainsi qu’il m’a présenté Jean-Marie et Christian. Le courant est tout de suite passé entre nous et on a commencé à tourner jusqu’à ce que Ben décide de rentrer à Kinshasa.

Tous les personnages du film sont en danger de mort. Comment ont-ils accepté votre présence ?

Même si j’ai fait le tournage au nom de Ben – quelqu’un de très respecté – il y avait au début  une méfiance parmi les militants : ils ne savaient pas trop s’ils pouvaient me faire confiance ou pas. Ils ont demandé à voir mes anciens films. Il faut savoir qu’à l’époque le climat était assez tendu. Tout le monde était suspect, les gens avaient peur de se faire suivre par un agent de sécurité déguisé. Finalement, ils m’ont fait confiance. Ils savaient qu’il y avaient des risques, mais ils les avaient acceptés. Et puis ils avaient compris que le film était fait pour eux et non contre eux. On a passé ensemble plus d’une année. Nous sommes devenus des amis, des frères. Je prenais les mêmes risques qu’eux. Je pouvais aussi attraper une balle quand je courrais dans la rue. Et cela a contribué à renforcer nos liens.

Les femmes jouent-elles un rôle quelconque dans la résistance ? Dans votre film vous les montrez seulement avant les manifestations en train de prier et à la fin tandis qu’elles pleurent les morts…

Pour moi c’est un petit regret que j’ai eu par rapport à ce film. Juste après l’avoir fini, j’ai rencontré les femmes que je n’avais pas pu filmer avant. Elles étaient parfois beaucoup plus déterminées que les jeunes que j’ai suivis pendant le film. Il y a beaucoup de femmes qui luttent, qui prennent énormément de risques et ce film ne leur rend pas justice. En me focalisant sur ce groupe, je n’ai pas pu regarder ailleurs. Je me demande peut-être si je n’ai pas commis une erreur en ne donnant pas de place aux femmes dans mon film ; place qu’elles en ont une dans la lutte à Kinshasa. Je les ai rencontrées trop tard.

C’est surtout à travers les scènes de réunions du groupe que nous avons le sentiment que ces hommes ont l’intention d’inscrire leur lutte dans l’Histoire. Dans quelle mesure votre film participe-t-il lui aussi à l’écriture de l’histoire du Congo et de son avenir ?

Ce qui est beau dans les gestes de mes personnages c’est justement qu’ils savent que c’est à eux d’écrire cette histoire, que c’est leur rôle. Ils savent que ce que deviendra le pays demain dépend de leurs actions et que s’ils ne font rien, rien ne se fera. Ma petite contribution consiste à essayer de porter leur voix au-delà de leur cercle privé, le plus largement et le plus longtemps possible. Il s’agit d’immortaliser ce moment où ils prennent la décision de s’affranchir de leur peur et essayer de faire quelque chose pour leur pays. D’un côté, ils ont cette conscience que ce qu’ils font aura forcément une répercussion pour l’avenir du pays, et de l’autre, mon film est une caisse de résonance qui fait raisonner leur voix. C’est un peu dans ce sens que nous nous complétons.

À la fin du film, vous constatez dans un intertitre que la résistance n’a pas atteint l’objectif principal – le départ du président Kabila et que les élections seront certainement reportées. Comment votre geste militant de cinéaste peut-il contribuer à la résistance, faire changer la situation?

Au début, je n’ai pas eu cette intention de lutte. Pour moi, l’essentiel était de donner la parole à ces combattants, et aussi de transmettre leur image afin qu’on puisse les voir. Je voulais montrer qu’il ne s’agit pas de simples statistiques, mais d’individus, de jeunes, de diplômés, de cadres. Finalement, on a fait plus ou moins le même travail. Eux, armés de leur discours et de leur courage, et moi, de ma caméra. Ensemble, nous partagions la même ambition de raconter notre pays et de lutter pour que sa situation change. Dans cette mesure, je pense que le film contribue à résister à l’oubli, à l’indifférence et surtout à cette emprise de la politique qui veut étouffer toute voix différente. C’est ainsi que le film contribue à ce que ce mouvement continue au-delà même du Congo.