ENTRETIEN AVEC Deborah Stratman

Optimism associe les supports et les formats mais il est essentiellement tourné en Super 8 et ces images granulaires laissent parfois apparaître une forme circulaire, pourquoi avez-vous choisi ce support et comment l’avez-vous travaillé ?

J’ai choisi le Super 8 parce que l’engrenage mécanique était plus fiable que le numérique à une température de – 47 ° C. J’ai cousu une petite veste pour la caméra que j’ai bourrée avec des paquets de chauffe-mains ! J’ai adoré utiliser cette technologie « point and shoot » (ndlr. « viser et filmer » mais aussi « viser et tirer »). C’était comme utiliser un jouet, léger et portable. Facile à manipuler. Très libérateur. J’aime tourner mes films avec différentes technologies. Chaque outil change les habitudes de cadrage et de vision. Le comment infuse le quoi.

Ensuite, il y a beaucoup de cercles dans le film. Celui, concentrique, auquel vous faites référence est la signature de l’anneau d’électrons moléculaires pour l’or. Le passage du grain du film argentique à la neige vidéo est une sorte de « jeu de mots » qui vaut pour tous les autres types de neige dans le film. Mais surtout, je voulais que le passage de l’ analogique au numérique fasse écho au concept de transmutation – le désir alchimique de convertir l’ordinaire en précieux. L’anneau d’électrons pourrait alternativement être lu comme un mandala ou un charme. Cette forme évoque une sorte de code secret dont j’aime l’intensité, parce qu’il me semble que la « valeur » et la manière dont l’assignons à certaines choses, est essentiellement insaisissable. La forme, donc, abrite un secret.

Il y a deux types de narration – les sons et les images – qui se superposent sans jamais se rencontrer. Avez-vous créé les deux simultanément, ou bien avez-vous commencé par écrire l’une, puis l’autre?

Je voulais que le son fasse des espèces de bonds en avant. C’est pour cela que certains sons, qui correspondent à certains lieux, apparaissent bien avant que ces derniers n’apparaissent à l’image, ou l’inverse — comme dans une série erratique de prémonitions et de refrains. J’aime les erreurs d’interprétation qui se produisent lorsqu’un son fait un tandem avec une image avec laquelle il n’est pas synchrone. Les images ont été tournées quelques années auparavant. Je les ai retravaillées un peu comme s’il s’agissait de found-footage. Je n’étais pas sûr qu’il y ait un film à faire à partir de ces images jusqu’à ce que je réécoute les enregistrements audios. J’ai alors compris que le monologue de Simon, le fondeur d’or, au sujet des revendications territoriales, ainsi que le rap de John et Eldo sur les héliostat pourraient initier un portrait qui se situerait quelque part entre l’avarice et l’espoir.

Quelle est lorigine de linstallation à Dawson City qui réfléchit le soleil sur le parc de la ville ?

L’installation n’est pas l’héliostat. Le disque que vous voyez sur la colline fait partie d’une série de sculptures nommées Augural Pair que la ville de Dawson City a commandées à mon collège Steve Badgett et moi dans le cadre de la série « Natural and Manufactued » du Klondike Institute of Art and Culture (KIAC). Il y a une coïncidence troublante dans le fait que notre sculpture sur la colline corresponde à ce point avec l’héliostat que John Steins et Eldo Enns décrivent au début du film, alors que ce dernier n’a jamais été construit. Avec Augural pair nous voulions faire un trou apparent dans le flanc de la falaise, en réponse à l’activité minière intense qu’il y avait là. Nous avons utilisé des miroirs pour réfléchir le ciel. Il semble blanc dans mon film à cause du niveau d’exposition que j’ai choisi. Les habitants disent qu’il ressemble à un œil qui les suit sur la colline.

La ville est née de la ruée vers lor et cet héritage est encore très présent. Progressivement, le spectateur prend aussi conscience quil sagit également dun territoire indigène. Il est difficile de saisir les tensions entre les populations dans le film. Quelle impression avez-vous eu sur place?

Dawson s’est réinventée lors de la découverte de l’or en 1896 qui a mené à la ruée dans le Klondike. La ville a enflé jusqu’à ce que toutes les concessions soient attribuées. Tous les torrents et les rivières alentours ont été complètement transformés par les opérations hydrauliques et le dragage. En les survolant, on voit à quel point les ruisseaux ont été transformés en espèce de pistes intestinales qui se faufilent entre les amas de graviers. Bien entendu, il y avait une communauté avant la ruée, avec une relation toute différente au territoire et à la propriété. La ville accueille depuis des millénaires les Tr’ondëk Hwëch’in et autres populations parlant le Hän à la confluence du Yukon et du Klondike. Sans surprise, ils voient d’un œil assez inquiet la façon dont les Canadiens, les Américains et les Européens administrent le territoire. L’économie de la ville est aujourd’hui orientée vers le tourisme — d’où le casino en costume d’époque. La population continue d’évoluer selon le cours de l’or. Lorsqu’il était à presque 2000 $ l’once en 2011, des avions affluaient remplis de géologues et de prospecteurs. Il existe également une petite communauté intrépide vivant ici à l’année. De nombreuses personnes habitent en dehors de la ville, le long de la rivière. Lorsque la rivière n’est qu’à moitié gelée – quand le ferry ne peut plus passer et que l’eau n’est pas encore assez gelée pour y ouvrir une route – ils vivent de leur côté de la rivière, en essayant d’apprécier ces vacances forcées. C’est un lieu qui attire les personnes qui aiment vivre à la marge.