ENTRETIEN AVEC ANTOINE BOURGES

 

Faire un film avec pour personnages principaux une travailleuse sociale – Isolde – et la personne qu’elle a en charge – Eric –, c’est montrer des relations peu visibles habituellement. Comment avez-vous conçu et préparé ce tournage ?

J’étais intéressé par les relations entre les travailleurs sociaux et leurs « clients » après avoir passé plusieurs années dans un quartier défavorisé de Vancouver. J’y voyais souvent ces couples discuter dans des cafés ou marcher ensemble dans la rue, et je ne comprenais pas au début quelle était la nature de leur relation.  Il y avait quelque chose de familier et en même temps de légèrement réglé dans leurs manières d’être et d’échanger. J’ai décidé de faire un film qui parlerait de ces relations, des difficultés d’un côté et de l’autre de s’entendre, de se comprendre. Comme je n’avais pas d’expérience personnelle sur ce sujet, j’ai passé du temps à rencontrer des travailleurs sociaux et des gens qui bénéficiaient de leurs services. Pendant plusieurs mois, j’ai recueilli des informations, des histoires, et j’ai commencé à écrire un fil narratif simple qui suivrait deux personnages. Évidemment, j’ai rencontré beaucoup de gens fascinants au cours de ces recherches et beaucoup d’entres eux ont plus tard accepté de participer au film en tant qu’acteurs.

La structure du film se découpe entre une première partie autour d’Isolde, et une seconde, autour d’Eric, avec pour pivot leur rencontre au tribunal. Pourquoi avoir autant dissocié physiquement les deux personnages ?

C’est d’abord comme cela que j’ai observé ces deux mondes lors de mes recherches : séparément. J’ai eu quelques rares occasions d’assister à des rencontres individuelles, mais je n’y avais en général pas accès. Cela m’a poussé à observer les travailleurs dans leurs tâches plus quotidiennes, souvent dans des moments de préparation de dossier comme celui qu’Isolde établit pour Eric. Dans le même sens, j’ai passé beaucoup de temps avec des gens qui utilisent ces services en dehors des rencontres. J’ai pu observer d’un côté l’impact que le travailleur peut avoir dans la vie des gens qu’ils assistent, mais aussi le quotidien de ces « clients » auquel ils n’ont pas accès. Je trouvais qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans cette distance entre ce que l’un sait de l’autre, et ce qu’il est réellement… Il m’a donc semblé important de garder cette séparation dans la conception du film et de faire d’Isolde et Eric des portraits presque indépendants l’un de l’autre. Même dans leur rencontre je trouvais intéressant qu’ils gardent une certaine distance, comme s’ils ne pouvaient avoir une incidence l’un sur l’autre, et que leur fil narratif respectif ne puisse pas être perturbé par l’autre.

Isolde vient d’obtenir cet emploi. Diplômée de Lettres, elle dit souhaiter « donner de l’empathie » non plus à des personnages de fiction mais à des personnes réelles. Pourtant on sent qu’elle peine à briser une barrière qui se dresse entre elle et ses « clients ». Comment l’avez-vous rencontrée ? En quoi le film aurait été différent avec une personne plus expérimentée ?      

Isolde est jouée par Deragh Campbell, une actrice canadienne qui a tourné dans des films indépendants américains avant de venir vivre à Toronto. Elle a une capacité à se laisser absorber par la réalité d’une scène qui m’impressionne beaucoup, et qui est proche de celle des non-acteurs. J’étais ouvert à l’idée de travailler avec une actrice pour ce rôle (ou du moins quelqu’un qui ne serait pas travailleur social) car je voulais avoir une vision de ce monde par quelqu’un d’extérieur.

Lorsque l’on travaille sur des problèmes aussi personnels que la santé mentale ou la toxicomanie, un lien doit être créé pour que le travailleur et le client se fassent confiance. J’ai trouvé intéressant que cette confiance puisse être à la fois construite et authentique – mais c’est une chose très difficile ! Il y a en effet une difficulté à créer ce lien que je trouve touchant chez Isolde et qui serait certainement absent si nous avions travaillé avec quelqu’un de plus expérimenté. L’allusion à son rapport à la littérature, et à son empathie pour les personnages de fiction va dans ce sens. Lorsqu’elle tourne son empathie vers le réel ça ne passe pas aussi facilement ! Mais je trouve que ça n’enlève rien à la valeur de sa vocation.

 

Jusqu’à quel point avez-vous mis en scène les interactions ? Pourquoi avoir choisi une forme hybride entre documentaire et fiction ?

Nous avons utilisé beaucoup d’approches différente au cours du tournage. Certaines scènes sont complètement écrites, d’autres sont le résultat d’un travail de collaboration avec les participants dans la conception même des scènes. D’autres encore sont des reconstitutions verbatim comme la scène de l’audience au tribunal spécialisé en matière de santé mentale de Toronto (Mental Health Court). Je ne pense jamais au côté hybride de mon approche quand je fais un film. J’essaye d’oublier ce que j’ai appris du documentaire et de la fiction pour approcher mon sujet de la manière la plus naïve possible. Si je veux que des gens que je rencontre soient dans le film, qu’ils soient acteurs ou non, je leur demande toujours. Avant de tourner, je leur propose de m’aider, on imagine la scène ensemble. Souvent, ils viennent du milieu que j’essaye de représenter et en connaissent mieux les codes, alors je leur pose beaucoup de questions, ils me corrigent aussi.  Évidemment, il y a une recherche esthétique dans le mélange des genres. J’aime découvrir dans les scènes plus « docu » des moments ou les interprètes entrent dans le jeu et se laisse aller à une touche de théâtralité. À l’inverse, dans des scènes très écrites comme ce verbatim, j’aime sentir la présence du réel à travers les non-acteurs. Il s’agit moins de chercher une authenticité que de pouvoir découvrir comment les convictions personnelles de l’interprète peuvent se manifester, même inconsciemment, devant la caméra.

Vous reprenez le même dispositif que dans votre film précédent, East Hastings Pharmacy, présenté au festival en 2012. Est-ce une méthode qui définit votre travail ou bien le sujet de chaque film indique-t-il cette approche en particulier ?

J’ai toujours le sentiment que c’est le sujet de chaque film et les difficultés d’accès à des lieux (ou des personnes) qui dictent ces méthodes. Que ce soit à travers des reconstitutions ou de la captation du « réel », mon approche a toujours comme fin une représentation, pas la réalité. Pour autant, je crois que ces méthodes sont suffisamment visibles pour que le spectateur puisse, s’il le souhaite, en prendre compte dans sa perception du film.