ENTRETIEN AVEC ZHU RIKUN

L’affaire d’Anni, que le film relate, s’est déroulée en 2013 alors que le film ne sort qu’aujourd’hui. Pourquoi ?

À partir de 2013, j’ai commencé à filmer des événements et des manifestations importantes qui se déroulaient en Chine et qui, encore aujourd’hui, continuent d’avoir lieu. Je suis d’ailleurs toujours en tournage dans nombres d’endroits. Anni était un de ces événements. Ce n’était pas un film complexe ou difficile à achever mais le montage a tardé et je ne pense pas que le film que je voulais faire ait beaucoup de rapports avec celui que le public découvre.

Pourquoi avoir décidé de ne donner aucun élément de contexte, à part à la fin, de cet incident politique ?

Je n’accorde pas d’importance aux éléments de contexte donnés aux spectateurs car ceux-ci doivent comprendre à travers les conversations dans le film. Cela donne un poids différent aux entretiens qui n’ont pas pour fonction d’expliquer une situation, mais jouent plutôt un rôle de réflexion. Il fallait montrer la diversité d’approche et de compréhension entre le père d’Anni, les résistants, les gardes du quartier, les passagers, les maîtres de l’école, le directeur de l’école … Ils ont tous une façon différente de considérer le même évènement et c’est cette diversité qui m’importait.

Un plan marquant du film montre un ensemble d’activistes se présentant l’un après l’autre. En quoi était-ce important ?

C’est une question d’admiration. J’ai beaucoup d’estime pour ces manifestants qui décident de se montrer à visage découvert. Voyez-vous, dans le film, ils indiquent à la fois leurs identités virtuelles et leurs vrais noms. En 2013, sur les réseaux sociaux, beaucoup de militants soutenaient la manifestation pour Anni, mais très peu de personnes sont venues en chair et en os, – à peu près deux cents personnes. Je pense que ce n’était pas simple pour eux de pouvoir se présenter, il y a beaucoup de courage dans cet acte et cela m’a donné de l’espoir. Le plan peut sembler long mais cette présentation est chargée de sens. Ces gens sont des individus qui osent se confronter à la réalité.

Le film montre également un aspect important de l’activisme chinois : internet et la place de Weibo. Quelle était la place d’internet comme le réseau Weibo en 2013 ? A-t-elle changé depuis ?

En 2013, les réseaux sociaux sur internet comme Weibo avaient une place décisive pour le rassemblement social et pour la diffusion d’informations entre les internautes. Cependant, après la succession des répressions de la part du gouvernent comme des menaces et des détentions arbitraires, les réseaux sociaux ont perdu ce rôle de plaque tournante de l’information. Aujourd’hui, Weibo n’est devenu qu’un lieu de divertissement. Les discussions politiques ne peuvent plus y avoir lieu. Elles sont censurées puis supprimées.

Vous considérez-vous comme un activiste ou comme un réalisateur ? Est-ce que votre activité de producteur est une activité militante ? Peut-on parler avec Anni de film militant ?

Je me considère d’abord comme un cinéaste indépendant. Je suis producteur de films et j’ai commencé en 2013 a réalisé mes propres films. J’ai une éthique professionnelle et une volonté de faire des films de qualités. Je ne choisis que des sujets qui m’intéressent. Bien sûr, je peux faire un compromis avec le système de censure mais je ne rejette pas non plus mon identité militante. La politique en Chine m’intéresse et m’inquiète. J’espère que mon film, comme expression artistique pourra être à l’origine d’une impulsion sociale et éveiller des consciences – même si cela reste compliqué en Chine

Le but d’Anni est d’informer et plus généralement de formuler la difficulté et la complexité du chemin que la Chine doit parcourir pour tendre vers la démocratie. Peu importe à quelle époque ou à quel endroit, c’est intolérable de traiter une fillette de dix ans comme un otage. En Chine, il n’y a pas de solution pour sa situation et elle a été obligée de partir du pays. Ce qu’il faut souligner, c’est que malgré la diversité des opinions, nous manquons de solutions à ces problèmes de démocratie.

 

 

On voit au début du film un étudiant avec le drapeau de la République de Chine lors de la manifestation être interrogé par la chaîne de télévision locale. Quelle relation y a-t-il entre la signification politique de ce drapeau et la situation d’Anni ?

C’est une question importante. En Chine, Taïwan est un symbole pour la plupart des gens qui revendiquent la démocratie. En effet avant la séparation, nous formions le même pays. Aujourd’hui, la Chine est sous un centralisme autoritaire alors que Taïwan est un pays pleinement démocratique. Le drapeau de la République de Chine représente ainsi ce désir de démocratie. Cet étudiant l’explique pendant son interview : il ne manifeste pas seulement pour Anni mais dans un but bien plus large.


Avez-vous tourné plus d’éléments ? Si oui, pour quelle raison ?

Je n’ai filmé que sept jours pendant la manifestation de Hefei mais, outre ce moment, j’ai eu d’autres sources de matériels. Lorsque la manifestation a été arrêtée, certains des manifestants ont été emprisonnés. J’ai alors fait quelques entretiens téléphoniques avec les personnes libérées comme l’avocat Jiang Tianyong qui est présent dans le film et qui a de nouveau été emprisonné. J’ai également filmé Anni aux États-Unis et j’ai récemment pu filmer son père qui a réussi à s’échapper de Chine et qui est arrivé  à son tour aux Etats-Unis. Nous n’avons pas utilisé ces rushes parce qu’ils n’ont pas beaucoup de liens avec ce qui est présenté dans Anni.

Ce qui est intéressant dans le film est que vous aménagez la parole de plusieurs personnes : les activistes, les membres de l’école à la fin, un jeune étudiant arborant le drapeau de de la République de Chine au début, des membres de la communauté alentours, des agents de sécurité. Tous n’ont pas le même avis mais vous essayez de discuter avec eux : cette diversité et cette circulation de la parole sont-elles la base de votre combat et de la démocratie en général ? 

Effectivement, c’était une des réflexions du film. Il me semble que le film propose deux voies de compréhension. D’une part, la diversité d’opinions sur une situation aussi injuste que celle d’Anni symbolise les difficultés démocratiques en Chine. D’autre part, la possibilité de chacun de donner son opinion même dans un film indépendant reste une métaphore de la démocratie. La première interprétation m’attriste, la deuxième, par contre, me donne de l’espoir.

Comment faites-vous pour montrer vos films en Chine ?

J’espère que ce film pourra être projeté en Chine. Je suis très attaché à la possibilité de montrer mes films dans le monde mais mon intention première reste quand même la projection dans mon pays. C’est ce qui m’intéresse en tant que réalisateur. Mes films seront chargés d’une fonction politique lorsqu’ils seront projetés librement en Chine. Néanmoins, la situation politique d’aujourd’hui reste compliquée et je n’ai pas beaucoup d’espoir.