Entretien avec Sasha Litvintseva et Daniel Mann

De la même manière que l’étymologie du mot « salarium » rapproche sel et salaire, votre film cherche à rapprocher cinéma et géologie. Qu’est-ce qui est à l’œuvre dans votre projet de « film géologique » ? Souhaitiez-vous proposer une sorte de manifeste de cinéma à l’ère de l’anthropocène?

« Salarium » évoque la valeur des matériaux que l’on extrait de la terre et qui circulent ensuite comme monnaies d’échange. « Salarium » est ainsi le moyen par lequel les ressources naturelles deviennent des biens marchands, ce qui mène enfin à l’accumulation de capital. Un aspect de ce processus d’abstraction est néanmoins invisibilisé : la violence faite à l’environnement. Les hommes s’imaginent que l’environnement est un puit sans fond dont ils peuvent librement profiter, ils préservent cette illusion mortelle. Cette illusion est entretenue par un imaginaire qui cherche à asservir la nature à des fins idéologiques et à y réaffirmer la maîtrise de l’homme. C’est là qu’intervient le cinéma : il est l’un des outils de ces représentations. Le cinéma se rend parfois complice de cet imaginaire de la maîtrise de l’homme sur la « nature ». Cet imaginaire est profondément imbriqué dans la façon dont le paysage est cadré par exemple : à distance et avec un regard d’observation. Cette forme d’observation oculaire et distante est au cœur des technologies du cinéma, et plus encore, au cœur de la manière dont son histoire est trop souvent enseignée. Nous avons fait l’hypothèse d’un cinéma géologique en opposition avec cette histoire. Loin d’offrir un manifeste qui serait une méthode à suivre scrupuleusement, ce cinéma tente de rester conscient à la fois du visible et de l’invisible. Il creuse à travers les strates des représentations pour découvrir ce qu’il y a en-dessous.

Les paysages que vous filmez sont striés de crevasses et de dolines, comme si les paysages sur le déclin s’étaient ouvert. Cela leur confère une intensité tragique, qui rappelle aussi bien les mythes de l’apocalypse que l’histoire contemporaine.

Les dolines font se rejoindre deux échelles de temps. D’un côté, celle de l’histoire contemporaine et de la colonisation. Les trous et les cratères qui déchirent le paysage racontent une histoire particulière. Le mot “soldat” dérive bien de salarium, ce qui souligne le rôle dramatique que les militaires d’Israël ont endossé en précipitant la destruction de l’écosystème de la mer morte. Les dolines sont la répercussion directe de l’occupation israélienne de la côte ouest de la Mer morte et de la culture de palmiers autour des bases militaires : le territoire aurait dû être rendu aux palestiniens en 1993, comme prévu dans les accords d’Oslo. Pourtant il est encore aujourd’hui sous souveraineté israëlienne. La loi martiale profite toujours aux compagnies privées qui tirent avantage des contrats que leur offre Israël. Les dolines sont les symptômes directs de la dégradation subie durant des années d’interventions intrusives dans les nappes phréatiques et dans la mer.

D’un autre côté, les dolines étirent le temps de cette microhistoire en exposant les différentes couches géologiques qui ont précédé la présence humaine. Ce “temps profond” évoque des imaginaires qui défient les limites de l’activité humaine en lui opposant une activité propre à l’environnement. Pour le dire simplement, la doline est le refus de l’environnement de se faire approprier et abuser par les humains. Les dolines peuvent ainsi « avaler un homme », mais plus globalement, elle peuvent avaler toute la temporalité de l’histoire humaine. Elles incarnent d’une certaine façon le refus de l’environnement d’être raconté au moyen d’un langage humain.