ENTRETIEN AVEC GREGOIRE BEIL

D’où viennent les images utilisées pour le film ? Quel a été le programme de collecte et la méthode de découpage dans le flux quasiment infini du streaming de Periscope ?

J’ai l’habitude d’enregistrer tout ce que je regarde sur internet en capture d’écran. J’ai commencé naturellement à enregistrer Periscope quand je me suis intéressé à l’application. J’enregistrais le flux sans avoir une idée du film, davantage par réflexe. Petit à petit je me suis retrouvé à passer tout l’été à enregistrer une centaine d’heures d’images. Ce qui avait commencé par automatisme s’est ciblé au fur et à mesure.

Quelle était votre relation aux images de ce média ? Votre intérêt était-il d’abord esthétique, relatif à la forme des images recueillies sur ce réseau ? Ou bien critique du type d’interactions que ce type de média rend possible ?

J’ai choisi de me limiter à cette application pour maintenir une unité formelle mais aussi par intérêt pour cette plateforme singulière qui s’avère assez différente des autres réseaux sociaux. L’utilisation de l’algorithme y est différent, c’est davantage l’utilisateur qui va chercher le type de contenus qu’il souhaite voir. Il rend également possible de suivre les streamers comme des personnages, j’ai vraiment passé l’été avec eux et leurs podcasts. Il y a enfin la puissance des images qui sont filmées par les utilisateurs. C’est assez rare de voir une telle durée, des prises de parole d’une demi-heure. Le propos ne se retrouve pas sous cette forme dans d’autres médias : les fils d’actualités Facebook par exemple. C’est une autre catégorie d’utilisateurs, je trouve que la prise de parole y est mieux construite.

Periscope est un réseau très communautaire. Quelque chose transparaît plus fortement d’une personne qui s’exprime pendant une demi-heure. Chacun des personnages possède une maestria assez incroyable pour se mettre en scène : chacun fait son cadre, et propose un monologue assez formidable. En mettant en scène leurs déplacements, en faisant attention à leur environnement, en filmant ce qu’il y a autour d’eux plus qu’eux-mêmes, ils composent un ensemble de cadres qui sont fictionnels. Ces personnages font écho au titre et dressent selon moi le portrait d’une France adolescente qui m’intéresse et dans laquelle je me retrouve.

En outre, le montage met en exergue un paradoxe important : les streamers ne se voient jamais, alors que la juxtaposition fait naître des discussions entre eux. Cette idée de communauté, de réflexion commune, fait fonctionner le tout : les monologues clos sur eux-mêmes prennent de la valeur en relation avec les autres. En ce sens, le montage lui-même construit de la fiction. De même pour les recadrages que j’opère dans l’image. Ils permettent de s’affranchir des messages-textes, de plus en plus ignorés, notamment les messages racistes et choquants. Ces recadrages dominent le média et ajoutent une dimension fictionnelle en ouvrant une brèche qui nous permet de nous approcher par une sorte de plongée dans l’image. On finit par faire abstraction du dispositif.

Le titre n’est donc pas venu en écho aux attentats : il est un peu ironique vis-à-vis de l’expression d’Ernest Lavisse, cet historien de la Troisième République qui pensait que la conscience d’une nation se construisait par des légendes fédératrices, en gommant ses aspérités et en laissant certaines parties de son histoire dans l’ombre. Le film développe le parfait contrepied de cette idée : le lien social ou national vient de la confrontation de l’individu avec d’autres, d’un sens critique produit par la communauté. Par ailleurs, la célébrité de Periscope m’était assez extérieure. Ce n’est pas réellement le battage médiatique autour de l’application et les défis qui y étaient lancés par des adolescents qui m’intéressaient. L’idée que ce soit à la marge, au contraire, m’intéressait davantage : je crois fondamentalement que les faits de société ont leur visibilité maximale dans un espace marginal.

 Quel rapport le film entretient-il avec la lecture « événementielle » de l’histoire ?

Comme je l’ai dit, l’idée qu’un événement – en l’occurrence, l’attentat de Nice le 14 juillet 2016 – ait déclenché le film est erronée. Ce sont vraiment les personnages, qui sont comme des personnages de film, qui m’ont suggéré une forme possible pour Roman national. Ils me faisaient rire, me touchaient, m’indignaient. Ce sont les propos des personnages et non l’événement qui ont dirigé l’idée du film. À ce sujet, la situation de l’attentat dans le déroulé du film est significative : l’idée est de traverser l’événement davantage que d’en faire le centre du film. J’ai l’impression que le film s’ouvre sur une première partie plus lente avec des problématiques plus légères, qui permettent de présenter le média et d’introduire un rythme. Il y a aussi une idée de temporalité tragique en trois actes, avec la catastrophe qui occupe le centre du film et enfin une troisième partie plus hargneuse, qui concerne plutôt le temps de la vengeance.

 Pourquoi choisir, vers la fin du film, de décadrer la perspective nationale vers les États-Unis et le Canada ? Comment le double contexte de la campagne présidentielle américaine (à travers la discussion des inégalités économiques) ou des catastrophes climatiques (ouragan, feux de forêts) éclaire-t-il le paysage français ?

Cette démarche a émergé d’une réflexion sur les différences qui peuvent exister entre patriotisme et nationalisme. Dans le « roman national », il y a l’idée de se mettre en rapport : je crois que le patriotisme prône un certain mondialisme, contrairement au nationalisme qui implique un renfermement. De la même manière, les questions que se posent des adolescents partout dans le monde se retrouvent et se croisent : on voit une Canadienne se plaindre de l’immigration française au Canada tandis que les attentats de Nice viennent d’avoir lieu. Tous ces questionnements se répondent. La question singulière de la communauté française trouve des échos ailleurs et s’inscrit dans des problématiques plus globales. Je voulais montrer ce qui était souterrain et qui a été révélé, comme les enfants au bord du lac qui ne cessent de répéter qu’il y a un monstre sous l’eau. Ils le répètent tellement qu’il apparaît presque. C’est ce que j’ai voulu faire avec le film : montrer ce qui se trouve sous la surface, ce que l’application révèle.

Le film fait partie de l’exposition au Palais de Tokyo L’Ennemi de mon ennemi de Neïl Beloufa, qui propose le montage hétérogène de différents supports du pouvoir idéologique, médiatique, esthétique ou militaire. Outre sa proximité esthétique importante avec l’organisation synthétique et discursive d’un ensemble d’ « archives symptomatiques » d’un état du monde que propose l’exposition, dans quelle mesure Roman national partage-t-il l’ambition d’un détournement des figures imposées du capitalisme – ici le dispositif de vidéo individuel en direct Periscope, son système de commentaires anonymes et souvent agressifs ou insultants et sa disposition graphique des icônes « cœur » et du texte sur l’image ?

Ce n’est pas la même version qui y est montrée, le montage y est plus ramassé. Neil Beloufa, par ailleurs producteur du film, a commissionné cette pièce avec l’idée de mettre en avant un média différent des divers dispositifs de propagande que l’exposition rassemble. Periscope est un média assez particulier, qui se détache d’autres réseaux sociaux, par le fait que l’utilisateur choisit lui-même sur une carte du monde le stream auquel il souhaite assister – c’est une démarche active différente de la sélection par algorithme ou bien de la propagande reçue passivement. En outre, l’application commande un rapport aux images nouveau : par exemple, cela m’avait frappé le soir de l’attentat que les adolescents présents sur Periscope soient presque plus responsables que les journalistes de France Télévisions. Certains adolescents à Nice disaient qu’ils allaient interrompre leur stream, car ils n’allaient pas filmer ce qu’il se passait. Periscope est ainsi un média qui possède une vision critique différente, dirigée par les individus. Certaines interventions sont sans doute outrancières, voire racistes, mais lorsqu’on passe du temps sur ce média, la juxtaposition – permise par la navigation de l’application elle-même – permet d’apporter un sens critique communautaire. Cette idée est peut-être plus intéressante que l’idée d’un roman national et de son héros légendaire.

Ces images soulèvent cependant une problématique évidente : elles sont évidemment utilisées pour du data collecting. Mais cette ambiguïté est présente dans tous les médias Internet. Il me semble qu’elle n’empêche pas de conserver un sens critique, sur la question des filtres et des régulations de ces images notamment. Finalement, il ne faut pas caricaturer cette application, car on y trouve quelque chose d’assez beau dans la forme, tout en ayant conscience d’une part de récupération inévitable.

 

Barnabé Sauvage et Théo Guidarelli