ENTRETIEN AVEC NEARY ADELINE HAY

Quel était votre rapport au Cambodge, pays natal de votre père, avant le tournage du film, et quel était l’enjeu de ce voyage pour votre père et pour vous ?

Longtemps, le Cambodge, pays où je suis née, n’était qu’un fantasme chargé de silence. J’y suis retournée pour la première fois en 2002 et depuis, je m’y rends régulièrement. Un attachement et une identification culturels se sont opérés au fil du temps. Ce pays est devenu un autre « chez moi ».

C’est après un voyage en 2010 en compagnie de mon père, premier retour pour lui au Cambodge, que la nécessité du film nous est apparue. Il m’a fallu le temps de discuter avec lui de son histoire, des problématiques de la mémoire, du temps, de la transmission. Puis un jour, en 2015, nous nous sommes senti prêts et le tournage a débuté. Son histoire prenait alors corps dans les êtres, les lieux. Le récit s’incarnait pour nous deux. J’ai choisi de le suivre, marchant dans ses pas, dans un cheminement devenu cathartique, dans ses entretiens avec les tortionnaires, dans son silence.

Votre père fait preuve de beaucoup de noblesse et se montre sans haine envers ses tortionnaires. Comment s’est organisée la rencontre avec ceux-ci ?

Sur une période de 6 mois, nous sommes régulièrement allés à Ta Saeng. Nous avons partagé le quotidien tranquille du village, au milieu des anciens bourreaux redevenus simples paysans. Les entretiens se sont organisés spontanément, sans préparation, après un repas, au détour d’une ruelle. Mon père s’est fondu naturellement dans ce quotidien qu’il avait si bien connu, et côtoyait les acteurs de son calvaire avec une familiarité déconcertante pour moi.

Votre père dit même : « C’est le présent qui compte ». Votre film pourtant, en restituant le passé traumatique, ne cherche-t-il pas à accomplir une justice en réparant un oubli de l’histoire ?

Angkar est un témoignage parmi des millions de témoignages qui n’existeront jamais, perdu pour toujours dans le silence et dans le temps. C’est un film qui pose la question de la nécessité de la parole et du devoir de mémoire. Ce n’est pas un oubli mais un tabou douloureux qui empêchent une transmission pourtant nécessaire.