ENTRETIEN AVEC SOPHIE BRUNEAU

Avec Rêver sous le capitalisme, Sophie Bruneau poursuit le travail amorcé dans Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés : un questionnement autour de la souffrance au travail. Mais dans le film que la cinéaste présente cette année au Réel, ce questionnement porte sur les rapports entre santé et travail, non plus seulement sur le plan de la douleur physique et morale mais sur celui des tourments de l’inconscient.

Le désir de ce film trouve sa source dans un constat avant tout politique : les pratiques à l’origine de la souffrance au travail s’étendent à tous les secteurs, le monde du travail devient de plus en plus fou et rien ne semble devoir interrompre ce processus. Les individus sont « travaillés par le travail » au point que leur inconscient même porte la trace de ce dérèglement. La lecture du livre Rêver sous le IIIème Reich de Charlotte Beradt a été le déclencheur, nous raconte Sophie Bruneau, de ce film. Dans les années 1930, à Berlin, Beradt a collecté des rêves dans son entourage, avec l’idée de témoigner du régime politique et de révéler à quel point la psyché était travaillée par la barbarie nazie. Charlotte Beradt surnommait le rêve « la vision nocturne » à la manière des Grecs de l’Antiquité avant elle qui disaient « J’ai vu un rêve », rappelle la cinéaste. Cette attention accrue portée aux rêves, en les considérant comme des messages à déchiffrer est déjà présente chez Aristote, au IVème siècle av. J.-C., qui faisait le lien entre le rêve et ce qui est vécu la journée ou chez Artémidore de Daldis qui, au IIème siècle av. J.-C, développe un premier traité de système d’interprétations des rêves : l’Onirocriticon. Sophie Bruneau inscrit son film dans cette généalogie du rêve hermétique au sens premier du terme : porteur d’un message qu’il faut savoir écouter. Bruneau reprend cette méthode anthropologique de lecture des rêves et l’applique à l’époque contemporaine. « Que raconteraient les rêves de travail de notre époque ? Que diraient-ils de nous? Quelle serait leur ‘vision nocturne’ ? » Sa réponse s’élabore dans un dispositif simple : des rêveurs et des rêveuses qui témoignent, tantôt en voix off, tantôt face caméra. Tour à tour, ils racontent des rêves – ou plutôt des cauchemars – qui ont tous en commun de se dérouler dans un cadre professionnel.

Rêver sous le capitalisme a été l’occasion d’un important travail de recherche pour la cinéaste : autour de l’inconscient et, plus précisément, du monde des rêves. Bien souvent cantonnés au champ de la psychologie, Sophie Bruneau rend aux rêves leur dimension anthropologique en s’intéressant à la notion de « rêve politique » à partir de Charlotte Beradt. Les rêves politiques sont des rêves manifestes dans lesquels le rêveur fait clairement le lien entre le contenu du rêve et le contexte collectif qui l’a engendré. Les rêveurs de son film, d’eux-mêmes, associent leurs rêves à un cadre social plus large. C’est pourquoi aux yeux de Sophie Bruneau, le rêve est ce qui restitue l’invisible au visible.

Écouter le message des rêveurs, telle est l’intention à l’origine du film de Sophie Bruneau. Mais cette intention et le dispositif qui en découle, malgré leur apparente simplicité, n’ont pas été aisés à réaliser. La cinéaste se souvient des difficultés rencontrées au moment de rassembler les témoignages. Après être entrée en contact avec des rêveurs et des rêveuses grâce à des « passeurs de rêves » (des médecins, des psychiatres, des syndicalistes, des connaissances diverses), et après avoir finalement réussi à les convaincre de témoigner, Sophie Bruneau sélectionnait les rêves en fonction d’un cahier des charges précis : « Je voulais non seulement que le contenu du rêve soit en lien avec mes intentions mais aussi que la personne ait une capacité à faire récit et à interpréter son propre rêve. Des exigences hyper-sélectives au final. »

L’écueil était également humain, comme l’explique la documentariste, confrontée durant le tournage à la souffrance de ses personnages. En effet, elle explore une autre sorte d’hétérotopie foucaldienne aux caractéristiques tout aussi normatives et aliénantes que la prison ou l’hôpital psychiatrique : l’entreprise telle que celle-ci est conçue par le capitalisme contemporain. Car dans Rêver sous le capitalisme, la normation des corps s’accompagne également d’une normation des esprits. « À certains moments, sur le tournage de Rêver sous le capitalisme, se souvient Sophie Bruneau, j’étais moi-même dépassée par ce que j’entendais. Il fallait que j’arrête pour pouvoir continuer. Il a fallu tenir jusqu’au bout. »

Certains entretiens se déroulent face caméra, dans des lieux qui résonnent avec les récits des rêveurs, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement de leurs bureaux. La cinéaste a ainsi réalisé ce qu’elle appelle des « castings de bureaux » afin de trouver des espaces dans lesquels les récits, filmés en plan séquence, puissent s’incarner dans des cadres qui actualisent, dans le champ, le processus de normation.

Parfois, la voix des rêveurs s’élève, seule, sur fond d’images nocturnes de chantiers, de bureaux ou de parkings. Là encore, le choix des lieux est primordial. Sophie Bruneau opte à dessein pour ces lieux qui ne sont, a priori, pas porteurs d’une poétique de l’espace. Le travail minutieux de montage sonore, cette fois-ci, crée une atmosphère directement inspirée non seulement des récits mais aussi d’un long travail de documentation sur le matériau onirique en lui-même. Ici peuvent se déployer les voix et les rêves, dans ce qu’elle appelle une chambre d’enregistrement de ces visions nocturnes qui hantent les témoins aussi bien que les paysages ainsi créés. Sophie Bruneau emploie le mot « tableau » pour qualifier ces images qui rejoignent la dimension poétique des rêves à partir des espaces de travail dans la ville et qui parviennent, contre toute attente, à marier réel et abstraction. « C’était un travail de dentelle » se souvient la cinéaste.

Une fois la matière dont sont faits les rêves tissée par la cinéaste, la dimension politique de l’inconscient apparaît clairement à l’écran et la capacité du cinéma à raconter et à déplacer les expériences individuelles invite le spectateur à lui-même se questionner. C’est d’ailleurs ce que souhaite Sophie Bruneau : « À l’issue de la projection, les spectateurs et les spectatrices devraient pouvoir se poser la question: “Comment suis-je travaillé-e par le capitalisme?” »

A l’occasion des 40ans du Festival Cinéma du Réel, nous demandons aux cinéastes, au terme de chacun de nos entretiens, ce que signifie pour eux le « Cinéma du Réel ». Voici la réponse de Sophie Bruneau :

« Le Réel?

Si j’avais dû choisir un seul festival en France, ce serait celui-là. J’y ai fait mes classes, il y a trente ans, et je me souviens encore des premiers films que j’ai vus et de paroles de cinéastes. Ensuite, il me permet de rêver moi-même: que le film profite du festival pour se déployer ensuite sur le territoire en France et aussi sur d’autres festivals internationaux. C’est un festival important, reconnu et cela représente une belle opportunité dans la vie d’un film qui commence. Par ailleurs, je me réjouis de venir à Paris plusieurs jours, découvrir d’autres films, faire des rencontres, établir des contacts. C’est un film qui a une forme d’exigence par son écriture et le festival lui met le pied à l’étrier, il va pouvoir continuer à exister avec une forme d’assise. Je me réjouis d’avoir des retours, rencontrer le public directement, et puis j’ai l’espoir qu’il continue à circuler et qu’il devienne tel que je l’ai conçu: une sorte de film outil. »

 

Occitane Lacurie