ENTRETIEN AVEC MARIANO LUQUE

Les arbres vivent plus longtemps que les hommes qui les ont plantés. Los Árboles est un portrait de la famille de Macias, un artiste paysagiste qui a mis au monde dix-sept enfants. C’est aussi un portrait d’El Silencio, la forêt qui constitue son œuvre majeur. Mariano Luque, son petit-fils, entreprend de rassembler dans son film tous les enfants et les petits-enfants de Macias. Leurs chemins, comme les branches liées à un seul tronc, s’étendent cependant dans des directions différentes. Après la disparition de Macias, ils se réunissent dans la forêt El Silencio, le testament silencieux qu’il a transmis à la postérité.

 Était-ce pour vous une difficulté de filmer les gens de votre famille ? Quelle place vous êtes-vous réservée dans le film ?

Le rapprochement avec les personnes dont j’ai fait le portrait a été motivé par la fascination de rencontrer des membres de ma famille que je ne connaissais pas. Par de nombreux traits, ils ressemblent beaucoup à ma mère et moi. Au début, j’ai été curieux de connaître un peu plus l’histoire de mon grand-père Macias, que je n’ai vu que quelques fois dans ma vie. Les récits de ses fils et filles décrivaient toujours un homme qui était protagoniste partout, aimant énormément la vie et la nature, et doté d’un tempérament irrésistible. À mesure que je faisais la connaissance des personnages, je me suis rendu compte que la figure de Macias pouvait vraiment sembler établie, parce qu’elle était présente partout et formait pratiquement tout un univers. Depuis les traits physiques des personnages, jusqu’à leurs goûts et leurs façons d’affronter la vie. C’est ainsi que j’ai pris la décision de me concentrer sur les particularités de ses petits-fils parce qu’il n’était que justice de leur donner un vrai rôle. De cette façon, Macias a pris la forme d’un cadre dans le récit que propose le film. Ma place en tant que cinéaste se situe dans les stratégies de travail et la forme cinématographique du film ; dans le courage et la patience d’affronter ce projet, dans les décisions esthétiques, dans les plans fixes et panoramiques, dans l’écriture des textes, dans la décision de mettre de la musique, etc.

Le cèdre, dont les racines entourent l’urne de Macias, est encore petit. Quelle était la distance entre le décès de Macias et l’idée du film ? Pourquoi aujourd’hui ?

La cérémonie d’adieu à mon grand-père Macias a été la motivation principale pour entamer ce projet. J’ai commencé à filmer les personnages pendant quelques mois et j’ai rapidement écrit un scénario. Macias était un personnage en suspens, je voulais faire un film sur lui depuis longtemps, mais je ne savais pas comment. Mais je savais ce que je voulais faire : un film documentaire de style classique qui décrivait son étonnant passage dans le monde. Les histoires que je connaissais de lui me semblaient si littéraires et épiques que je préférais l’aborder depuis les marges et l’inconnu. À partir de la cérémonie durant laquelle on a enterré ses cendres sous un arbre, j’ai rencontré les personnages et l’histoire ; le film parle de Macias à travers les visites de ses petits-fils à l’arbre qui entoure son urne.

La scène de commémoration auprès du cèdre de Macias et le plan fixe sur sa photographie (lorsqu’on découvre son image pour la première fois) sont placés au dénouement du film. Peut-on dire que votre film est un moyen de faire le deuil de Macias ?

Los Árboles est un film qui concentre une grande partie du travail, de la famille et de l’esprit de Macias. Une forme amoureuse de revendiquer son œuvre, qui a été réalisée à partir d’un arrangement complètement artistique.

Le projet de tournage a-t-il contribué à la réunification de votre famille ?

La plus grande joie que m’a donné ce film, c’est d’avoir rapproché ma mère de ses jeunes demi-frères. À partir du tournage, un lien plus étroit s’est forgé entre eux.

Votre photographie transmet l’amour, l’admiration pour la forêt que vous filmez. La durée des plans et du film en général crée un rythme méditatif. Par ailleurs, il n’y a pas de sons extradiégétiques. Votre choix de ne pas parler dans le film est-il lié au désir délibéré de donner voix à la forêt, à la famille… ?

Oui, chaque décision formelle a été prise en partant de l’intuition de ce qui pouvait être la meilleure façon de faire le portrait des personnages, de la nature et de l’« univers Macias ». D’habiter ses espaces et de transmettre son attachement aux arbres, aux plantes, à l’eau, la terre et les pierres. Comme la forêt s’appelle « El Silencio », et comme la famille est assez « silencieuse » – en harmonie avec elle – j’ai pensé qu’il serait absurde d’ajouter aux scènes une musique extradiégétique qui donnerait du dynamisme aux images ou une voix off qui commenterait ou ajouterait des informations sur ce qui est en train de se passer.

Quel était votre parcours de cinéaste avant Los Árboles ?

Los Árboles est ma première expérience dans le monde du documentaire, et c’est aussi mon troisième film. Mes deux premiers long-métrages sont des fictions : Salsipuedes a participé à la Berlinale en 2012 et Otra Madre à Rotterdam en 2017. Actuellement, je travaille sur un nouveau projet qui combine fiction et documentaire et qui s’appellera Inspeccion en la Tierra.

 

Tatiana Panova