ENTRETIEN AVEC LEONOR TELES

Votre film retrace un an de la vie d’un pêcheur lisboète, entre ses soucis du quotidien, ses problèmes d’argent et le mariage de sa fille. Comment est né le désir de faire ce film ? Avez-vous rencontré votre personnage avant que naisse le projet du film ou la volonté de faire un film sur la vie des pêcheurs portugais a précédé la rencontre ?

Albertino ne vient pas exactement de Lisbonne, mais d’une petite ville, proche de Lisbonne, nommée Villa Franca. Je l’ai rencontré avant de décider de faire ce film, j’étais en classe avec l’une de ses filles, la benjamine. J’avais toujours voulu faire un film à Villa Franca parce que j’y suis née et que l’histoire d’une partie de ma famille est très marquée par la pêche. Moi-même, quand j’étais petite, je partais souvent en bateau avec mon grand-père. Je voulais vraiment faire un film sur cet endroit du fait de ma relation étroite à la rivière mais aussi parce que ce lieu est si naturel et si impressionnant que j’ai toujours pensé qu’il serait intéressant de l’intégrer à un film. Au début ce n’était qu’un désir assez vague. Et puis, quand j’étais en école de cinéma, je suis allée faire des repérages dans un endroit que l’on appelle la plage ou la baie des chevaux. On ne peut s’y rendre que par bateau et Albertino m’y a emmenée. C’était la première fois que je montais en bateau avec lui et j’ai trouvé cette vision incroyable. Cette image a hanté mon esprit depuis – c’était en 2010 – et j’ai commencé à penser que je pourrais faire un film avec lui, dans cet endroit. Mon producteur a accepté et j’ai commencé à écrire un projet de court-métrage qui est finalement devenu un long-métrage.

Comment présenteriez-vous Albertino ?

C’est un homme qui n’est pas de notre temps ; il appartient à une autre époque. Il est très simple mais aussi très mystérieux, c’est pourquoi il m’a autant fascinée. Il se trouve à la croisée de multiples dimensions : la pêche, la rivière d’où il est issu, une famille qui est aussi une partie de lui. Et pour moi, son visage est véritablement cinématographique.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre et que signifie-t-il ?

D’une part, il fait écho au nom de la ville de Villa Franca. Et d’autre part, « franca », en portugais, a le même sens que le mot français « franc ». Cet adjectif convient parfaitement aux personnes qui habitent ce lieu et, a fortiori, à la famille d’Albertino. Le fait que ce titre soit contraire au milieu présenté par le film me plaisait aussi : ce dernier porte sur un pêcheur et la rivière qu’il parcourt mais le titre comporte le mot « terre ».

Certains repas de famille et certaines scènes de pêche bénéficient d’angles et de mouvements de caméra qui ne sont pas sans évoquer la mise en scène de repas de films de fiction ou de séquences de films d’aventure. Je pense aux scènes musicales, aux gros plans sur le visage particulièrement expressif de votre personnage, à la démultiplication des angles de caméra pour filmer les conversations lors des repas et aux panoramiques dans l’embarcation de M. Lobo. Comment avez-vous souhaité exploiter l’ambiguïté entre fiction et documentaire ?

 

Merci de poser cette question, c’est une des intentions que j’avais en faisant ce film. Pour moi, l’idée selon laquelle la caméra du documentaire doit nécessairement être très mobile, à l’affût et doit suivre l’action de façon presque instinctive n’est pas forcément légitime. J’aime pouvoir travailler mes cadres, recourir au gros plan, à plusieurs angles de caméra et en faire un montage inspiré du cinéma de fiction. C’est ainsi que mon film se retrouve à la frontière entre les deux et cela faisait partie de mes intentions en le réalisant.

Albertino Lobo est souvent filmé seul, y compris au cours les repas de famille et pendant le mariage, des moments durant lesquels il est parfois isolé par un gros plan. Tout se passe comme s’il se trouvait perpétuellement au bord, sur le seuil, comme dans les nombreuses scènes où nous le voyons assis sur le perron de sa maison, avec une attitude qui semblerait presque mélancolique. Avez-vous voulu le filmer comme un « homme-frontière» comme le dit Paul Veyne d’Ulysse ?

Je pense que c’est ce qui a capté mon attention dans sa personnalité. Il semble avoir naturellement une part « héroïque » qu’il doit en partie à une sorte de monde intérieur, inaccessible aux autres et que j’ai tenté de filmer. Peut-être est-il ainsi parce qu’il est né sur un bateau mais il a une relation particulière à son environnement qui le lie très profondément à la rivière et à la nature. En ce sens, je le comparerais aux cowboys des westerns classiques.

Bien qu’il ne semble pas totalement en phase avec sa famille, Albertino paraît pourtant attaché aux valeurs familiales, comme la majorité des protagonistes. Les personnages ont souvent des conversations animées au sujet de la famille, en comparant le modèle familial – réel ou fantasmé – d’autrefois avec l’actuel ; de plus, le fil qui organise le récit est le mariage de sa fille aîné Albertino et son épouse semblent désemparés lorsque la cadette leur annonce qu’elle ne souhaite pas se marier. La famille et les liens familiaux sont-ils le sujet de votre film ou sont-ils l’arrière-plan de l’histoire d’un pêcheur vieillissant ?

La famille est entrée très naturellement dans le film. Le projet a commencé avec la pêche : au début, je filmais seulement Albertino au travail. Puis, plus je le filmais, plus j’apprenais à le connaître et plus je m’apercevais quelle place importante occupait la famille dans sa vie. Il devint évident que je devais intégrer sa famille au portrait d’Albertino. Le concept de famille qui est le leur m’a particulièrement intéressée car il me semble que celui-ci disparaît peu à peu : une famille unie, dont les membres se soutiennent, et il m’a paru que ce serait un message important à partager. D’un autre côté, Albertino a aussi besoin d’être seul et je me reconnais dans ce modèle : une famille très unie d’une part, et un espace à soi d’autre part, permettant d’être un être social équilibré. Car certes Albertino est très souvent seul mais il n’est pas isolé, il s’agit d’une solitude choisie.

Une dernière question : qu’est-ce, pour vous, que le « Cinéma du réel» ?

Pour moi, c’est un festival très connu, qui réunit des cinéastes qui tentent d’être au plus près du réel, des personnes réelles et des enjeux réels. Je pense qu’il est très important que le cinéma documentaire, et pas le reportage télévisuel – j’insiste – soit montré, vu et que sa légitimité soit chaque année réaffirmée. Cela passe par le lieu : que les films soient montrés au cinéma et que la confusion avec le reportage, qui demeure largement répandue, ne soit pas entretenue. Il est donc important que ce lieu existe pour rappeler que la différence existe et pour faire en sorte que le documentaire et les formes hybrides de cinéma qui montrent de vraies personnes et de vrais enjeux soient partagés.

 

Occitane Lacurie