ENTRETIEN AVEC GUSTAVO VINAGRE

Lembro mais dos corvos est constitué d’un ensemble de récits autobiographiques de Julia Katharine. D’où est venu le désir de faire un film avec cette actrice qui avait déjà joué dans vos films de fiction ?

Le désir de faire un film sur les histoires de Julia Katherine est lié au fait que je la connais depuis de nombreuses années maintenant. J’avais 22 ans quand je l’ai rencontrée et j’étais étudiant en Lettres à l’université de Sao Paolo. Je travaillais pour un site internet appelé « Mixed Brésil » qui était aussi lié à un festival de cinema LGBTQ au Brésil, Julia Katharine en était la secrétaire. Julia Katharine était aussi la première femme transgenre que je rencontrais ! J’ai d’emblée été très impressionné par la quantité de films qu’elle avait vus et par la façon qu’elle avait de parler de ces films, d’autant que je rêvais à ce moment-là d’étudier le cinema.

Je suis ensuite parti étudier le cinéma à Cuba et, lorsque je suis revenu, je l’ai trouvée avec un nouveau nom qu’elle avait officiellement changé. Je l’ai alors invitée à participer à trois courts-métrages, ce qui m’a aidé à mieux la connaitre. Au moment où l’on faisait ces courts-métrages – dans lesquels elle jouait –, j’étais toujours surpris et fasciné par les histoires qu’elle racontait sur sa vie. C’est comme cela que j’ai eu un déclic, un jour, après l’avoir entendu raconter une de ses histoires à des gens. J’ai tout de suite pensé : « ça c’est un film, je n’ai besoin de rien d’autre qu’elle, je n’ai besoin que d’elle, de son très beau visage hypnotisant et de sa façon de parler… c’est tout ce dont j’ai besoin ». C’est comme ça que j’ai décidé de faire ce film assez « simple » : sa façon de parler et de raconter ses histoires y suffisait.

On a le sentiment que le film se déploie durant une unique soirée et nuit, en un seul lieu. Pourquoi avoir fait le choix d’un tel dispositif spatial et temporel ?

Je l’ai en effet tourné en une nuit, dans un seul endroit. J’ai d’une part pensé que ce dispositif donnerait de la force à la narration et, d’autre part, qu’il pourrait plus spécifiquement provoquer le sentiment d’une proximité avec cette femme qui nous raconte presque tout d’elle durant une nuit. Je savais aussi que Julia avait des insomnies et je trouvais que c’était fort d’être avec elle et d’approfondir des choses pendant toute une nuit, jusqu’à ce que le jour se lève… Et puis il faut dire aussi que j’ai fait ce film sans argent. Mes films sont toujours faits dans une grande économie de moyens, avec des amis car je ne veux dépendre d’aucun financement qui impliquerait des contraintes.

Ce film donne à entendre et à voir une part de l’intimité de Julia Katharine. Quelles questions et quelles difficultés cela a-t-il pu soulever lorsque vous filmiez cette intimité ? Vous étiez-vous fixé une limite au-delà de laquelle vous ne vouliez pas aller ?

Je savais qu’elle serait très exposée en racontant des histoires qui pouvaient toucher certain.es de ses proches, comme sa mère. Elle dit en effet des choses terribles à propos de sa mère. Elle dit également d’autres choses intimes, notamment à propos des abus sexuels qu’elle a subis. Nous avions d’abord inventé un nom pour son personnage car c’était une manière de la protéger. Mais le jour du tournage, Julia a réfléchi toute la matinée et s’est dit que ce film pourrait lui apporter une certaine légitimité : le droit de changer son nom et son genre, ainsi que ses idées. Elle était très étonnée par le fait qu’elle se voyait finalement reconnue à travers ce film.  J’ai donc eu l’impression qu’elle se sentirait mieux si l’on utilisait son vrai nom.

Il est frappant de voir à quel point ces récits sont parfois tout près de basculer vers la fiction, était-ce là aussi une ambiguïté ou une frontière que vous vouliez explorer ?

J’ai toujours eu également le sentiment que Julia avait une merveilleuse façon de raconter des histoires, une façon très créative et pleine d’humour de les dire à chaque fois de manière différente. Elle joue d’une certaine façon en racontant sa propre histoire dans le film. Je ne suis pas certain d’avoir envie de révéler quels éléments sont d’ordre fictionnel mais, à titre d’exemple, l’appartement dans lequel on filme n’est pas le sien mais le mien, l’oiseau non plus ne lui appartient, je l’ai acheté pour le film et c’est maintenant mon oiseau… J’ai créé ces choses pour qu’elle se sente protégée, pour que nous puissions toucher à des sujets assez intimes dans le film tout en faisant en sorte qu’elle se sente en sécurité en me parlant. Je suis par ailleurs fasciné et attiré par la question des limites entre la fiction et le documentaire. Il est pour moi très important que le spectateur doute du film car une fois qu’il met en doute ce qu’il regarde, il accède à la possibilité de douter de la vie en général. La principale raison pour laquelle je fais du cinéma est précisément cette envie de créer du doute et de la réflexion sur la vie.

 

Coline Rousteau