ENTRETIEN AVEC VINCENT CARELLI

Retour sur Réel : la parole de Vincent Carelli

Lors de la 39ème édition du Cinéma du Réel, le long-métrage brésilien Martírio réalisé par Vincent Carelli en étroite collaboration avec Ernesto de Carvalho et Tatiana Almeida, était en compétition internationale. En 1994, pour son film A Arca dos Zo’e co-réalisé avec Dominique Gallois, Vincent Carelli recevait le Prix du court-métrage au Réel. L’œuvre cinématographique de Vincent Carelli embrasse sa lutte pour la reconnaissance des droits des peuples indiens du Brésil, intégrant leurs voix et leurs regards, grâce à la fondation du groupe de réalisation Videos nas Aldeias. Il nous semblait essentiel d’accueillir sa parole pour penser la 40ème édition du Cinéma du Réel, autant comme lieu de création plurielle que de possible forme agissante sur le monde contemporain.

 

Cette année, le festival Cinéma du Réel fête son quarantième anniversaire. Qu’évoque le mot « réel » pour vous? Existe-t-il un mot équivalent dans la langue des indiens Guaraní Kaiowa ? 

Vincent Carelli : Je crois que le mot « réel » m’évoque n’importe quel type de documentaire. Je ne sais pas si ce concept existe en Guaraní Kaiowa mais il y a certainement quelque chose comme vérité et mensonge. Faire un documentaire, c’est chercher sa propre vérité.

Quels cinéastes du « réel » ont été marquants dans votre formation cinématographique ?

VC : Patrício Guzmán, Rithy Panh, Andrea Tonacci et Eduardo Coutinho.

Quels sont les derniers films du Cinéma du réel les plus intéressants que vous ayez vus ?

VC : J’ai trouvé la programmation assez politique et parmi les films que j’ai le plus aimés, il y avait Xiongnian Zhipan de Huang Wenhai et Luz Obscura de Susana de Souza Dias.

Quand, où et comment s’est déroulée la première projection de Martírio ?

VC : La première projection de Martírio a eu lieu au Festival de Cinema Brasileiro de Brasília, quelques jours après l’impeachment de la présidente Dilma. La projection a été une catharsis pour le public car c’était le premier portrait du Brésil et de la classe politique de l’ère du coup d’état. Brasília est le centre du pouvoir et des décisions pour la question indigène, cela a aussi été important pour la diffusion du film.

En 2017, tandis que Martírio était en compétition internationale au Cinéma du Réel, il y avait une rétrospective des films d’Andrea Tonacci au festival. Quelle relation aviez-vous avec son œuvre lorsque vous avez commencé à faire des films ? Comment voyez-vous ses films en lien avec la question indienne aujourd’hui ?

VC : Quand Andrea Tonacci est venu nous chercher au Centre de Travail Indigéniste (Centro de Trabalho Indigenista), je ne connaissais pas bien son cinéma mais il voulait entrer dans ce champ alors on l’a aidé à écrire un projet qui était un peu un embryon d’idée de Vídeos nas Aldeias dix ans après. À ce moment-là, ça n’a pas pris forme. Notre film en coopération a été Conversas no Maranhão en 16mm. Nous nous sommes retrouvés à la fin de sa vie. Il avait l’habitude de dire que j’avais réalisé l’un de ses rêves, mettre une caméra dans la main des Indiens. Son cinéma continue à vivre d’une certaine manière « de l’autre coté de la rive ». Et la caméra de Videas nas Aldeias l’a traversée et a été adoptée. Alors oui, nous avions cette complicité et cette forme de collaboration tout au long de ce processus.

Comment s’est passé le processus de co-réalisation du film ?

VC : Ernesto a été un grand collaborateur pendant la reprise des tournages en 2012 et 2013 et Tita une grande collaboratrice pendant le montage de ce grand puzzle. Sans leur contribution, ce film n’aurait pas eu lieu, d’où la mention de la co-réalisation au générique.

Pourriez-vous parler de l’évolution structurelle de Vídeos nas Aldeias depuis sa fondation en 1986 ? Quels ont été les changements les plus importants, liés à l’histoire du Brésil ?

VC : Vídeos nas Aldeias est né à la fin de la dictature, le projet attrape la vague de la Constituinte [l’élaboration d’une constitution démocratique au Brésil après vingt et un ans de dictature militaire]. Ça été une respiration, un vent de liberté. Les années 80 et 90 ont été importantes pour les peuples indigènes, en termes de démarcation de territoires. Vídeos nas Aldeias a commencé comme un projet d’une organisation non gouvernementale, soutenue par la coopération internationale et a survécu pendant près de quinze ans dans ces conditions, avec très peu de ressources. Ensuite, il y a eu une révolution en termes de politique culturelle dans le pays avec Lula. Le projet s’amplifie, il est adopté, il résonne directement avec la perspective philosophique d’inclusion sociale, de diversité sociale. Alors ça a été une époque très fructueuse. Et maintenant, c’est à nouveau une caractéristique de résistance à l’oppression très forte du mouvement indigène. Le projet Vídeos nas Aldeias est devenu un producteur commercial, puisqu’il n’a plus d’aide de la coopération internationale, pour pouvoir puiser dans les ressources des fonds d’aide à l’audiovisuel et s’insère une fois de plus dans la ligne de résistance politique de ce pays.

 Martírio est le second long-métrage d’une trilogie initiée avec Corumbiara (2009) et qui devrait se conclure avec Adeus, capitão. À quelle étape de développement de ce dernier projet êtes-vous ? Quelles sont les relations de continuité et discontinuité avec les deux films antérieurs ?

VC : Je crois que ce troisième long-métrage de la trilogie a en commun le fait d’être un une confession à la première personne et un bilan de l’expérience indigéniste. En termes de langage, c’est un film similaire, une narration à la première personne. Notre intervention se mélange au déroulement de l’histoire. Corumbiara est un film sur le génocide des Indiens « isolados » (on nomme ainsi les Indiens isolés du reste de la société, sans contact avec l’extérieur), Martírio est un film sur le génocide de cinq cents ans de contact, Adeus, capitão aborde une question très actuelle, c’est la saga d’un peuple, de sa quasi extinction à sa renaissance, liée à l’influence des grands projets de l’Amazonie, lesquels interfèrent avec les territoires et posent la question économique de compensation qui, souvent, est encore un nouveau problème, encore plus fort, à affronter.

 

Entretien réalisé par messages écrits et audio, en portugais, par Claire Allouche en mars 2018. Je remercie chaleureusement Vincent Carelli, Ernesto de Carvalho, Tatiana Almeida, Renato Contente, Lucas Murari, Alice Leroy et Mathilde Carteau pour leur précieuse aide, des deux cotés de l’Atlantique.