ENTRETIEN AVEC SUZETTE GLENADEL

Vous avez dirigé le festival Cinéma du Réel pendant dix-sept années, à la suite de Marie-Christine de Navacelle. Comment avez-vous investi cette fonction de direction artistique ? Comment envisagiez-vous votre rôle à la tête de ce festival ?

D’abord, je n’étais pas uniquement directrice artistique : je m’occupais aussi de toute l’administration !  C’était un travail très épuisant : maintenant les deux postes sont séparés, heureusement. Je suis arrivée à la BPI en 1978, pour m’occuper du service budgétaire de la bibliothèque. La même année est arrivé un homme qui organisait des rencontres ethnographiques, « l’Homme regarde l’homme ». Cela s’est assez mal passé la première année. Mais avec le directeur de la BPI, Jean Rouch et d’autres, l’on a gardé l’idée de la manifestation et l’avons appelée « Cinéma du Réel ». J’ai été alors, pendant huit ans, l’adjointe de Marie-Christine de Navacelle, la première déléguée générale du festival. Je suis née dans le cinéma, et j’ai toujours baigné dedans ; en plus de cela, je me rendais au Festival du Peuple à Florence dans les années 80 : c’est en fait assez naturellement que j’ai été choisie pour prendre la relève de Marie-Christine, d’autant plus que je connaissais très bien son travail. Je n’y avais pour autant jamais pensé : cela m’est un peu tombé sur la tête !

Le Festival ne disposait que de peu de moyens financiers : on ne pouvait pas inviter les réalisateurs ni accueillir beaucoup de public. L’un de mes objectifs principaux a été de développer la publicité du Festival : à mon arrivée, il n’y avait que quelques affiches et un catalogue. Je me suis battue pour avoir un lieu d’accueil : il n’y en avait pas et, pour un festival, c’est un gros problème. Les réalisateurs ne se rencontraient pas. On m’a d’abord accordé la bibliothèque des enfants, à l’extérieur, lorsqu’elle a été vidée avant la rénovation du Centre. On pouvait rester discuter jusqu’à deux heures du matin, c’était très joyeux.

Développer le public n’était pas une tâche facile, car le centre est finalement un lieu assez ingrat pour une manifestation. On n’avait pas encore de banderole, le festival était difficilement repérable ! En 1994, j’ai réussi à obtenir des affiches 4x3m dans tout Paris, cela a beaucoup marqué l’histoire du festival : le public s’est étoffé, les budgets grossissaient… La même année, Elizabeth Quin, journaliste intéressée par le cinéma, faisait chaque matin une émission sur les films qui allaient passer dans la journée. Ce n’était pas une radio nationale, mais elle était quand même écoutée : je me souviens d’un chauffeur de taxi qui avait entendu parler à la radio d’un film sur son métier et était venu le voir ! C’était drôle. Le public s’est finalement étoffé aussi grâce au bouche à oreille ; à tel point que cela est devenu un problème, nous n’avions plus suffisamment de salles.

C’est un vrai succès que, quarante ans après, il y ait autant de public et que le festival fonctionne toujours. Vis-à-vis de l’étranger aussi, il y a eu des améliorations. Le Ministère des Affaires étrangères a été l’un des premiers partenaires et a beaucoup œuvré pour le Festival. Chaque année, 300 affiches étaient envoyées dans les centres culturels étrangers ; cela a fait beaucoup connaître le Festival et les films qui y étaient programmés. Le Ministère achetait aussi des films pour les envoyer dans des postes à l’étranger. Je suis parfois allée faire des interventions dans les centres culturels étrangers pour présenter les films du Réel.

Seize années à la tête du festival, cela donne le temps de mûrir des orientations, des directions, quelles sont celles que vous avez souhaité donner au festival ? Quelle vision du « cinéma du réel » vouliez-vous porter ?

Le festival avait une identité plutôt ethnographique au départ, mais nous l’avons petit à petit orienté différemment. D’abord parce que Jean Rouch a créé son propre festival ethnographique, les Rencontres du cinéma ethnographique, maintenant « Festival Jean Rouch ». En 1988, nous avons supprimé la section « information », qui programmait des films privilégiant le sujet plutôt que la forme, assez loin du « cinéma du réel » tel que nous l’entendions. Nous avons finalement pensé qu’il était préférable de garder une vraie ligne Cinéma du Réel.

J’ai aussi participé à l’instauration d’une compétition nationale. Pour la compétition internationale, l’on recevait le meilleur des films documentaires étrangers, ceux qui arrivaient à sortir de leurs pays, tandis que nous recevions un peu tous les genres de documentaires français, du meilleur au moins bon, c’était très inégal. J’ai voulu créer une section à part pour permettre à la production nationale de proposer des films d’une qualité similaire à ce que nous programmions en compétition internationale.

À l’origine du Cinéma du Réel, il y a eu tout un débat sur la signification et la portée de cet intitulé. Quelle en serait votre définition ?

Non seulement la signification de cet intitulé fait débat, mais elle est toujours très difficile à saisir. Il me semble pourtant qu’aujourd’hui, au bout de quarante ans, le public sait très bien ce qu’est le Cinéma du Réel, même sans y mettre de mots. Selon moi, le terme de « Cinéma » est relatif à la forme, et celui de « Réel » au sujet. L’intitulé fait donc référence à des films qui donnent non seulement à montrer ou à écouter, mais qui, en plus, impliquent le spectateur et l’obligent à réfléchir. Le documentaire nous donne les réponses, les films du Réel les soulèvent.

En 1995, pour célébrer le centenaire du Cinéma, j’avais proposé de programmer des « fictions du réel », c’est-à-dire des fictions très appuyées sur le récit documentaire. Je crois que de plus en plus de fictions se rapprochent du documentaire. Cela avait fait beaucoup débat à l’époque, mais nous l’avons finalement fait plus ou moins avec une section « aux frontières du réel ». J’ai souvent montré quelques fictions du réel, comme la Pendaison de N. Oshima. Je trouvais que les ouvertures ou les séances spéciales permettaient de montrer ce genre de films.

Quel était l’état des lieux de la création documentaire lorsque vous dirigiez le festival ?

À notre époque, dans les années 1990, on assiste, sous l’instigation de Thierry Garrel, à l’éclosion du documentaire de création avec Arte, qui s’appelait encore La Sept. Quasiment tous les films produits par cette chaîne étaient diffusés au Réel, car l’on partageait la même ligne, la même vision du cinéma documentaire. Cela a été une grande chance. Au fil des années, cela s’est un peu réduit ; les chaînes de télévision ont arrêté de produire ce genre de films. Même avant mon départ, au début des années 2000, la majorité des films français programmés au Réel étaient autoproduits. Ils étaient devenus beaucoup plus libres que les productions de la télévision, qui visaient un public plus large.

Vous qui avez suivi l’existence de ce festival depuis longtemps, considérez-vous que son public a évolué au fil du temps ?

Il me semble que le public compte plus de jeunes qu’au début. Quand on a ouvert le centre, l’on voulait qu’il soit le plus ouvert possible à tout le monde. Au début, ce n’était pas évident, car c’est un lieu difficile à appréhender. Mais aujourd’hui, le problème n’est plus le public : à la réouverture en 2000, l’on manquait surtout de place. Aujourd’hui, les lieux de diffusion se sont élargis, avec le Luminor ou les Halles. Cela témoigne du succès du Festival.

Pour terminer cet entretien, souhaiteriez-vous partager avec nous quelques souvenirs marquants de vos années à la tête du festival ?

Dès mon arrivée à la direction artistique, j’ai décidé de montrer les filmographies du monde : l’on recevait des films récents, mais qu’en était-il du documentaire depuis les origines ? Chaque année, je programmais une dizaine de films d’un pays particulier. En 1989, pour la première édition, j’ai commencé par l’Union soviétique, en pleine période de pérestroïka : certains documentaires pouvaient se montrer. Quand j’ai quitté Moscou après avoir vu les représentants du cinéma soviétique, je ne savais pas si j’avais réussi ou pas à obtenir leurs films pour le festival, et à les convaincre de faire venir leurs réalisateurs. Quand j’ai su que j’avais réussi, je suis allée les chercher à l’aéroport : des réalisateurs, parfois d’une quarantaine d’années, qui n’étaient jamais sortis de leur pays et qui étaient très émus. Cela avait été une grande victoire et une grande émotion pour moi. Les Baltes aussi, qui avaient un cinéma très difficile, étaient eux-mêmes étonnés d’être invités dans un festival. Cela laisse des émotions.

Mon plus grand plaisir a été de faire découvrir des films au public ; j’étais contente de découvrir des auteurs, mais surtout de les faire voir. Cela m’a beaucoup plu. Je suis rentrée au Réel comme on entre en religion : j’y consacrais mon temps sans le compter, passais des nuits à regarder les films qui nous étaient envoyés… C’était du travail, mais je ne regrette pas que cela me soit tombé sur la tête.

Mathilde Grasset

Entretien recueilli le 23/03/2018