Voir et revoir Tonacci

Patricia Mourão

 

Já Visto Jamais Visto

 

La dernière image que nous laisse Andrea Tonacci, le dernier plan de son ultime film, Já Visto Jamais Visto (2013), est une image de lui-même. Il fait nuit, il est assis sur son lit, peut-être seul, ou tout au plus avec quelqu’un qui le filme. En plein cadre, il lit, dans sa langue maternelle ­– l’italien – un extrait du Mépris (1954) d’Alberto Moravia. Le texte oppose deux types de réalisations cinématographiques : d’un côté, une équipe aux relations artificielles, de l’autre, l’estime, l’affection et l’amitié entre le réalisateur et ses collaborateurs. Cette deuxième combinaison est rare, estime Moravia par la voix de Tonacci, « de même, en réalité, que les bons films sont rares. »

Tonacci a beaucoup filmé et peu montré : seulement cinq longs métrages en cinquante ans de carrière. Chacune de ses réalisations, cependant, est un exemple de ces collaborations rares dont naissent les bons films. Parmi la liste des collaborateurs qui peuplent toute sa filmographie, amis, famille, avec qui il partageait plus que l’amour du cinéma : un foyer, une table, le goût de la conversation, la vie.

Né en Italie en 1944, Tonacci émigre au Brésil avec sa famille à l’âge de 9 ans. Étudiant en ingénierie et en architecture, il fait ses débuts au cinéma en 1966 au diapason de l’esthétique et des préoccupations caractéristiques de ce que l’on a appelé le Cinéma Marginal brésilien. Cette étape est marquée par Olho por Olho, son premier court métrage, puis par Blablablá et Bang Bang, dont les titres, en forme d’onomatopées caustiques, annoncent déjà le dynamitage par l’absurde et la satire de la tyrannie exercée sur le réel par un certain discours filmique.

Dans ses premiers films, Tonacci témoigne d’une inquiétude devant l’absurdité de son époque et de notre civilisation, à travers l’observation de la relation déshumanisante entre l’homme et la machine. Les décennies suivantes marquent son engagement et son intérêt nouveaux pour l’observation du réel et de ses énigmes. Il se tourne alors vers le documentaire, d’abord avec Jouez Encore Payez Encore. Puis, sa relation longue et suivie avec les peuples amérindiens lui inspire Conversas no Maranhão, Os Arara, Struggle to Be Heard: Voices of Indigenous Activists et Serras da Desordem, son film le plus ambitieux.

La rencontre avec les peuples indigènes est en premier lieu motivée par la quête d’un regard qui ne serait pas contaminé par notre culture occidentale avec ses symptômes, ses maladies et son cynisme. Elle devient ainsi un long apprentissage, tout d’abord existentiel – l’apprentissage d’une autre humanité –, puis cinématographique pour trouver la juste distance avec ce qui, dans l’autre, ne pourra jamais être réduit aux catégories imposées par notre regard occidental. En filmant les Canela dans Conversas no Maranhão, et surtout les Arara, dont il tente de capturer dans son film éponyme le premier contact avec l’homme blanc, Tonacci comprend que toute approche sera aussi un geste de domination et qu’il ne peut s’extraire naïvement de cette ambiguïté, ni échapper à certains compromis. Cette impasse peut expliquer ses vingt ans de silence, jusqu’à Serras da Desordem, œuvre hybride entre documentaire et fiction rejouant l’histoire tragique de Carapirú, amérindien Awá, qui erra sur les routes du Brésil pendant dix ans après le massacre de sa communauté par des fazendeiros en 1978.

Bien que n’ayant rien montré pendant presque vingt ans, Tonacci n’a jamais cessé de filmer et son engagement aux côtés des Amérindiens a donné naissance à une riche collection d’images restée dans l’ombre jusqu’à présent, et dont nous avons ici le privilège de présenter une petite partie pour la première fois. Composées également de photos de famille, de petites notes et de projets inachevés, ces archives nourrissaient déjà son dernier film, Já Visto Jamais Visto. D’une sincérité confondante, cette œuvre est sa plus personnelle. Témoignage d’une vie de cinéma, mais pas seulement, ce film-testament réaffirme la conviction qui a animé Tonacci tout au long de son existence : la conscience de l’énigme qui demeure en chacun et le respect qu’elle inspire en nous et chez l’autre.

C’est avec nostalgie et fierté que nous réunissons pour la première fois dans cette rétrospective tous les films d’Andrea Tonacci accompagnés d’archives peu montrées jusqu’à présent. Nous espérons ainsi transmettre un peu de son expérience du cinéma, toujours en quête de ce qu’il y a à voir au-delà des apparences.

[Traduction d’origine : Juliane Oliveira]