Dé/montage(s)

« Ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l’inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. »

André Gide, Les Faux-monnayeurs

 

Nightcleaners, part 1

Cette rétrospective théorique et militante est née d’un sentiment de méfiance croissant envers l’idée que le cinéma pourrait donner sens au réel de façon immédiate. Les films qu’elle rassemble affirment la nécessité d’explorer les puissances plastiques du langage filmique, afin de régénérer le cinéma du réel sur de nouvelles bases. Cette programmation a été conçue comme une sorte de Meccano filmique : un jeu de construction où l’on monte et l’on démonte les formes, les genres, les idéologies du cinéma du réel. La structure porteuse de cet objet en constante transformation, c’est évidemment le montage, qui établit un territoire d’exploration à la fois créative et théorique. Le montage : principe fondamental de composition pour une programmation de films rares et hors norme, tous réalisés à partir d’une conception du sens constructiviste et processuelle.

Ici, le cinéma ne fait pas que relayer la réalité, mais la recrée et la transfigure au travers du montage. Chez Marcel Hanoun, Raoul Ruiz, Peter Kubelka ou Robert Beavers, la reproduction du réel ne suffit plus et le montage intervient pour lui conférer une signification plus fouillée et plus précise. Une fois démembré et réorganisé, le monde révèle alors son sens caché et latent, ses puissances et ses richesses. Ces films sont des expériences audiovisuelles et en même temps des expérimentations formelles ; ce qui compte réellement, ce n’est pas le résultat du travail, mais le travail lui-même. En nous livrant le processus qui les rend possibles, ces films font appel à nous spectateurs, à notre collaboration, à notre travail cognitif, émotionnel et perceptif pour pouvoir se réaliser pleinement. Nous nous transformons alors en spectateurs capables de comprendre la forme qui travaille à même le réel et de la saisir dans sa dynamique propre.

Dé/montage(s) met en avant une ligne de travail qui privilégie la forme de l’essai et la déconstruction méta-cinématographique du documentaire. L’écriture « en miroir » de ces films en montre le dispositif d’élaboration, la mise en scène du sens, la production matérielle d’un discours et finalement l’itinéraire d’une lecture – la nôtre. John Baldessari et Raoul Ruiz s’amusent à ébranler morceau par morceau la syntaxe filmique, la soi-disant « grammaire » du cinéma, pour ensuite réagencer les morceaux de manière hérétique. Quant à Sérgio Bianchi et Arthur Omar, ils s’en prennent au discours ethnologique, en dévoilant les falsifications historiques et les violences sociales, par un détournement qui aboutit au renversement carnavalesque du pouvoir paternaliste de la science, relue comme l’émanation déguisée du pouvoir économique et politique. Le montage devient déconstruction féministe du discours psychanalytique dans les films du Jay Street Film Project et dans Rapunzel Let Down Your Hair, des travaux collectifs qui avancent des manifestes pour la libération de l’imaginaire.

Le geste de montage se fait sabotage politique et réappropriation du sens dans les films d’Ahmed Bouanani, de Deimantas Narkevičius et de Tamás Szentjóby, pour affirmer la possibilité de lire autrement les images et les sons : c’est d’abord dans la rhétorique et par le langage qu’il faut démasquer les idéologies coloniale et totalitaire. Peter Kubelka, Enrique Colina et Marcel Hanoun affichent les procédés et montrent l’écriture du film en train de se faire, le travail visible de la forme qui grave les matériaux qu’elle rencontre sur la surface sensible de la pellicule. Cette approche spéculative débouche sur deux œuvres qui ne divergent qu’en apparence : Nightcleaners Part 1 et From the Notebook of… Le premier est l’enregistrement de l’échec politique du cinéma militant, en même temps que le témoignage de la réussite d’une démarche esthétique extrêmement actuelle. Le deuxième film, réalisé par Robert Beavers, se construit comme une « chose mentale » évoquant Leonardo da Vinci puis Valéry, à savoir un outil analytique à même de traduire sur papier et sur pellicule, par l’opération manuelle du stylo et celle mécanique de la caméra, ce qui existe déjà dans l’esprit de l’artiste.

Cet ensemble à la fois hétérogène et cohérent nous aide à mesurer, à comprendre et finalement à embrasser la complexité, l’ambiguïté et les potentialités du cinéma du réel. Ces œuvres se conjuguent au temps présent : le présent de notre lecture/vision par laquelle s’actualise et s’accomplit un projet de sens ouvert, inventif, jouissif.

Federico Rossin