TONACCI : LE CINEMA, L’AFFECTION ET LA VOCATION DU DOUTE

par Cristina Amaral

 

Andrea Tonacci

La force et la beauté du cinéma d’Andrea viennent d’abord, selon moi, de sa posture intègre et inquiète, qui ne s’accommode pas de certitudes, ne suit aucune formule et ne ment jamais. On ne trouvera pas, dans ses films, un seul photogramme dans lequel il n’ait cru complètement.

Ce cinéma désobéissant et risqué qui jaillit de l’écran avec la chaleur, le rythme cardiaque, l’odorat, l’engagement de la vie, ne cède pas à la vanité, au marketing, à l’argent. Il a du caractère, ne se plie pas aux stratégies et exige que nous, spectateurs, ayons également un regard plus attentif, plus réfléchi et moins passif. Il ne simplifie jamais et ne rentre dans aucune case. Il ne s’explique pas.

Après plus de vingt ans de vie et de travail communs, je suis toujours enchantée par ces œuvres et j’essaie de ne pas en percer le mystère.

Lorsque nous avons monté Serras da Desordem, la séquence d’ouverture, dans les bois, est celle qui nous a donné le plus de difficultés. Elle était placée en première position à dessein : elle me permettait, comme elle le permettrait ensuite au spectateur, de se débarrasser d’un regard superficiel sur l’inconnu, donc d’abord sur nous-mêmes. Il fallait que je traverse l’aliénation, l’ignorance, l’erreur, la peur d’échouer, que je parcoure mille fois le même chemin.

Et à chaque fois que nous avons réalisé un film ensemble, nous avions le sentiment de tâtonner dans l’obscurité.

Une des beautés de ce parcours créatif était qu’Andrea n’était pas un réalisateur qui donnait des explications. Il exprimait ses souhaits et ses intentions par de petites phrases indiquant ses désirs, ses intentions, et ne renonçait jamais à douter et à se poser des questions. Alors que la fin du montage approchait, ces petites indications remontaient en quelque sorte vers la salle de montage, démontrant qu’elles avait été là tout au long du processus et attendaient seulement qu’on les comprenne.

Bien que ce processus de réalisation soit difficile, exigeant d’un point de vue physique, intellectuel et créatif, c’est précisément à cette condition que le travail se transforme en une expérience illuminée par la découverte, par l’apprentissage, et dont on sort inévitablement enrichis.

Andrea faisait partie d’un groupe de réalisateurs brésiliens aussi restreint que précieux, qui illumine notre cinématographie en dépit de tous les obstacles, les normes et les règles mis en place par une bureaucratie manquant d’intelligence ­– un cinéma hors des fiefs dominés. Le cinéma brésilien dit « officiel », qui se compromet tant avec une industrie qu’il ne contrôlera jamais et un marché qu’il ne pourra jamais obtenir, devra apprendre à cohabiter avec ce Cinéma qui se fait in abstentia, car il est entouré de complicité, d’affection et de désir de créer. Le Brésil a perdu la chance d’avoir de meilleurs films, mais le temps a pris soin de donner à ces cinéastes le respect qu’ils méritent.

Je tiens à exprimer ma reconnaissance d’avoir le privilège de faire partie de cette communauté créatrice libre, intègre, forte et courageuse. Je suis sa plus grande admiratrice.

 

 

Cinéaste, monteuse, partenaire et coordinatrice avec Andrea Tonacci de la société de production Extrema Produção Artistica, Cristina Amaral a monté plusieurs de ses films, parmi lesquels Serras da desordem.

 

[Traduction d’origine : Juliane Oliveira]