Quand je serai dictateur de Yaël André

 

Quand je serai dictateur
YAËL ANDRE
Compétition Internationale / 90′ / 2013 / Belgique

Adolescents, ils s’inventaient d’autres vies possibles pour lutter contre l’ennui de leur quartier résidentiel. Adultes, ces vies, ils les vivront.
Le film de Yaël André rend hommage à un ami proche en explorant plusieurs univers rêvés dans lesquels la cinéaste est tour à tour psychopathe, dictateur, figurante ou encore Dieu. Dans un de ces mondes, sa fille lui demande quand commencerait l’infini et quelle en serait la couleur. Et si les mondes parallèles existaient ?

Comment cette idée de film est-elle née ?
Une idée de film ne naît jamais toute nette, toute faite et d’un seul bloc. C’est plutôt quelque chose qui s’agglomère progressivement.
Pour commencer, il y a d’abord eu un tournage en Super-8 pendant une dizaine d’années. C’était un tournage sous forme de petites annotations quotidiennes, d’observations, de choses sans queue ni tête, mais toujours en Super-8. Et ainsi se sont amoncelées plusieurs heures d’images, sans but ni intention particulière. Ce geste quotidien m’a amenée naturellement à m’intéresser aux autres qui avaient pratiqué le même geste, à ceux qu’on appelle les cinéastes amateurs. Et j’ai été émue, éblouie par la beauté de ces images qui, parfois très anciennes, n’avaient pas pris une ride.

Pourquoi cette passion pour le Super-8 ?
La 1re chose qui frappe à la vision d’un certain nombre de films amateurs, c’est la profonde étrangeté qui en surgit. Ce sont pourtant des images banales entre toutes, parfois maladroites, imparfaites, hésitantes. Une étrangeté telle, qu’elle m’a littéralement captée et que c’est devenu pour moi un des points de gravitation de ce projet. Il y a dans le regard dit 
« amateur » une naïveté face au réel qui me touche profondément et qui fait véritablement « monde ». À la vision de ces films, l’on découvre que le cinéaste amateur s’empare véritablement de la caméra pour voir, pour palper le réel, pour retenir quelque chose, pour s’étonner de sa propre existence et de celle de ses proches.

Par ailleurs, le Super-8 est un véritable miracle technologique : sur une image objectivement très petite, 8 mm, il y a un extraordinaire concentré de réalité.
Certaines images qui ont soixante ans sont impeccables : 
pas une griffe, pas une déformation, des couleurs magnifiques… Tout au long du processus, on a utilisé trois méthodes différentes pour les numériser, de plus en plus performantes, et à chaque fois des nouvelles choses surgissaient dans l’image : des détails dans les reflets des capots de voiture, une texture dans l’eau de la mer, le grain des peaux… Tout ça sur une image de 8 mm de large : extraordinaire.
Aujourd’hui, avec la vidéo, c’est l’inverse : tout le monde y a accès comme le Super-8 à l’époque, mais rien ne vous assure que cette image que vous filmez avec votre téléphone portable existera toujours dans dix ans. Et cette image vidéo a l’effet inverse : elle ne fait pas voir le monde, elle bouche la vue.

Comment avez-vous trouvé votre écriture ?
Très vite il nous est apparu évident qu’il n’y avait aucun intérêt à utiliser ces images comme « illustration » du récit. Tout le travail du montage a été de trouver la juste distance, le « décalage juste » entre le récit de la voix et celui des images – et puis celui des sons. Long et patient travail. On a eu l’idée d’utiliser le retour de certains plans à des fins narratives différentes (l’effet Koulechov…). Par exemple, cette communiante qui apparaît une première fois de façon presque « tragique » et qui revient une deuxième fois de façon comique.
Ce film a été construit comme un « millefeuille », par couches successives et mondes superposés. Multiple au niveau des mondes mais aussi des interprétations. Il y a plusieurs fils narratifs et l’un d’eux parle de notre rapport à l’image. Comment se filme-t-on et qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce qu’une image veut dire par rapport à une autre ? Qu’est-ce que les gens mettent en scène d’eux-mêmes quand ils se filment ? Qu’est-ce qu’on laisse comme trace de nos vies ? Le film essaye de réfléchir à ces questions. Ma propre interprétation du film est d’ailleurs sans intérêt et ne fait que réduire les sens possibles à l’une ou l’autre proposition.

Pourriez-vous me parler du ton de votre film ?
Le vrai point de départ, c’est que je voulais faire un film comique sur la mort. Et c’est plutôt raté.
Il me semble qu’il y a aujourd’hui de fréquentes et insidieuses manières de prendre les gens en otage sur des questions « graves » – et on peut dire que la mort est la question « grave » par excellence. On nous prend en otage sur notre angoisse de fond. Et cette prise d’otage est infecte. Il faut se libérer absolument de ce pathos de l’existence, de toutes ces pensées tristes et lourdes, de ces terribles contraintes mentales. Mais j’avoue que je n’ai pas réussi à transformer entièrement mon rapport à la mort pour en faire quelque chose de totalement joyeux. Le film reste habité par une fibre tragique, même si le comique la combat activement – comme une bactérie qui en combattrait une autre. Il faut croire que la lumière n’a de raison que face à l’ombre.

 

Propos recueillis par Marjolaine Normier