Kamen – Les Pierres de Florence Lazar

 

Kamen – Les Pierres
Florence Lazar
Compétition française / 65′ / 2014 / France

 

Le territoire de l’ex-Yougoslavie a été défiguré par les déplacements, les viols et les massacres. Il est maintenant le théâtre d’un remodelage et d’un recouvrement par les pierres. Pierres pillées ou taillées afin de servir des mythes identitaires. C’est la suite de la guerre. Une manière de sceller la disparition d’un peuple, par la culture d’un autre.

Photographe et cinéaste, Florence Lazar propose un film construit sur des personnages dont la parole apparaît comme un moyen de faire ressurgir un passé aujourd’hui falsifié.

On sent votre sensibilité à la scénographie, au corps, au ton de la voix… On a l’impression que vos personnages nous font des confidences.
Je suis attentive aux gestes infimes des personnes que je filme, aux micro-situations : la manière dont on peut se saisir d’une archive, la façon dont on coupe les pierres… Ces mouvements du corps permettent de porter autrement la parole et de la faire écouter différemment aussi. L’écoute est un élément important de mes films.
Chaque personnage dit sa relation à l’histoire, il est une forme partielle de l’histoire. C’est l’ensemble de ces subjectivités qui nous conduisent à recomposer le film ; ce sont des formes mouvantes de l’histoire, où l’intime et le politique cohabitent.
Améla, de l’Association des femmes victimes de la guerre, est celle qui raconte le passé et le présent. Elle nous amène à une réalité précise, avec l’exhumation d’archives dans un espace confiné de trois mètres carré dans une lumière glauque. Ce long récit est un moment capital du film, qui éclaire les récits précédents. Améla construit un rapport à sa propre parole avec ces documents – elle a un rapport actif à l’histoire.

A-t-il été complexe de faire jouer les séquences entre elles au montage ?
Les séquences ne dialoguent pas entre elles, elles ne convergent pas vers un sujet commun. Elles construisent plutôt des cohabitations et des vides. Les individus que je filme ne partagent plus le même espace, le même territoire. Cette division dans le film pourrait évoquer la division littérale de ce pays contemporain. C’est peut-être pour cette raison que les séquences sont disjointes et se présentent comme des entités autonomes. La Bosnie-Herzégovine a été répartie et divisée ethniquement en deux entités par les accords de Dayton : une entité serbe et une fédération croato-musulmane.

Est-ce pour sortir de cette dualité que vous introduisez souvent des tierces personnes, interlocutrices ou auditrices, dans les scènes ?
Pour moi, la question du tiers est importante dans le cinéma. L’espace tiers est l’espace critique. Même si je filme les gens de face, dans un rapport de proximité, il y a toujours une marque de distance.

Le film est calme et épuré, sans jugement, dramatisation, ni volonté d’exhaustivité apparents. Son impact sur le spectateur est d’autant plus fort…
Je me suis dispensée d’informations importantes qui pouvaient éclairer une partie de la situation géopolitique de la région.
Pourtant, ce qui se joue là-bas est d’une logique implacable. C’est une situation dramatique et autoritaire. Si j’avais assemblé tous les éléments factuels, il n’y aurait plus eu de place pour le spectateur, je pense qu’il aurait été submergé par l’information. La difficulté a été de trouver l’équilibre entre la forme et l’information. La forme révèle d’une certaine manière l’information et, dans ce sens, les formes sont pour moi des objets de pensée.

D’après vous, quelle place occupe le « village de Kusturica », Kamengrad, dans l’évolution du pays ?
C’est un lieu qui est en train d’inscrire la nouvelle culture – exclusivement serbe – de la région et ainsi de recouvrir le passé récent : Kamengrad s’est construit sur un ancien terrain de sport sur lequel les Bosniaques de Visegrad et de la région ont été rassemblés avant d’être exécutés par les forces serbes. L’opération culturelle et commerciale qu’est Kamengrad n’a pas d’autre but que de « purifier » symboliquement la région. Non seulement on humilie l’Autre, mais de plus on lui montre qu’il n’y a plus de place pour lui. Ce village « authentique » efface également la période communiste, à savoir l’internationalisme moderniste de Tito, un autre pan important de notre mémoire collective. Kamengrad est un instrument de falsification et de réécriture de l’histoire.

Petit à petit, on comprend que purification ethnique et destruction de sites vont de pair. On se met à se méfier des notions de beauté et de « travail bien fait »…
Oui, la beauté prend une valeur morbide. Elle efface d’une certaine manière les crimes.

Construire avec des pierres anciennes un patrimoine tout neuf…
La cruauté de la dernière scène du film excède la simple question du patrimoine « authentique » : Kamengrad est un espace à la fois local et international et correspond finalement bien à la société du spectacle dans laquelle nous vivons…

 

Propos recueillis par Stéphane Lévy