Carta a un padre de Edgardo Cozarinsky

 

Carta a un padre
EDGARDO COZARINSKY
Compétition Internationale / 63′ / 2013 / Argentine, France

« Je tente méticuleusement de retenir quelque chose, de faire en sorte que quelque chose subsiste. Je voudrais sauver ne serait-ce que quelques fragments du vide qui s’accroît. Laisser quelque part un sillon, une trace, une marque, ne serait-ce que quelques signes. ». Edgardo Cozarinsky

 

Comment a surgi ce désir de film et quelle place tient-il au sein de votre oeuvre ?
C’est lors d’une interview accordée pendant le festival de Venise en 2011 où ils projetaient Nocturnos que j’ai spontanément lancé cette idée (mais rien, nous le savons, n’est dû au hasard…). Après Ronda nocturna, long métrage de fiction sorti en 2005, je m’étais totalement consacré à la littérature et ce n’est qu’après avoir connu ma productrice, Constanza Sanz Palacios, que l’idée d’un film « de chambre » (de la même manière qu’existent la musique de chambre et la musique symphonique) est survenue. Apuntes para una biografìa imaginaria (2010) est alors né, diffusé en France un an après au Musée du Jeu de Paume et sélectionné dans sept festivals internationaux. Enthousiasmé par le format (intimiste, d’une durée d’un peu plus d’une heure), j’ai immédiatement commencé Nocturnos, une ébauche de fiction dont la bande sonore a été composée à partir de citations poétiques sur la nuit, des romantiques allemands jusqu’à Pizarnik, en passant par Alfredo Le Pera (compositeur de Gardel). Les deux films ont été montés sur de la musique de Ulises Conti, omniprésente dans la bande son.
Je me suis dit : pourquoi pas faire une trilogie « de chambre » ? Ce matin-là à Venise j’ai eu l’idée d’une Lettre à un père. Mon souhait était de rompre avec la structure sonore des deux films précédents et de réaliser un film à plusieurs voix au sein duquel les images, certaines d’entre elles provenant d’un passé lointain, d’autres filmées dans des lieux où j’avais cherché des traces de mon père, viendraient commenter ce que disent les voix, contrairement à beaucoup de documentaires où la voix commente l’image.

Justement, votre voix mène une réflexion introspective et nous dit que « Le détective finit toujours par découvrir quelque chose sur lui-même ». Qu’avez-vous découvert au terme de votre quête ?
J’ai déploré la mort de mon père lorsque j’étais jeune. Aujourd’hui je me dis que je suis content qu’il n’ait pas eu à vivre jusque dans les années 1970, les « années de plomb » en Argentine. Avec le temps, j’en découvrirai peut-être davantage.
Par ailleurs, un cinéaste qui part en quête des traces de son père découvre les liens imprévisibles qui le lient à une généalogie marquée par des ruptures : un grand-père gaucho de la fin du xixe siècle, un père officier de la Marine, lui-même : écrivain et cinéaste. Il finit par raconter un « roman familial » loin de toute certitude et cependant profondément argentin. Je crois avoir fait un film sur les contradictions sous-jacentes à toute identité.

Le travail de la bande son est très subtil, l’habillage sonore de certaines archives et de certains plans crée une ambiance singulière, participant au rythme du film…
J’ai confié la bande sonore à une très jeune ingénieur du son – Julia Huberman – qui a recueilli des sons ambiants naturels durant le tournage à Entre Ríos pour ensuite composer une véritable partition avec le moins d’effets sonores possible comme la ponctuation de la voix, octroyant ainsi toute leur valeur aux silences. Ce n’est que peu avant la fin du film que j’ai fait appel à la musique : une chanson de Chango Spasiuk dont la relecture du chamamé m’a toujours beaucoup touché. Ici, elle accompagne durant cinq minutes l’agonie d’un coucher de soleil qui n’en finit jamais.

Propos recueillis et traduits de l’espagnol par Milaine Larroze Argüello