Sauf ici, peut-être de Matthieu Chatellier

Sauf Ici, peut-être
Matthieu Chatellier
Compétition française / 65′ / 2014 / France

Avec son habituelle délicatesse, le réalisateur part seul à la rencontre des compagnons d’une communauté Emmaüs.

Comment avez-vous connu cet endroit ?
Les responsables souhaitaient créer un événement pour les 40 ans de la communauté. J’étais alors entre deux projets dont la production tardait et j’étais frustré de ne pouvoir être en tournage. J’ai commencé à tourner assez vite, seul, car je n’avais pas de moyens financiers pour être accompagné d’un preneur de son. Mais cette solitude ne me gênait pas : ça m’intéressait de raconter la rencontre entre une personne qui a une caméra, et une autre qui accepte d’être regardée, filmée, avec tendresse. Montrer la mise en relation avec quelqu’un, ce moment où on a envie d’aller l’un vers l’autre mais où on ne sait pas trop quoi se dire, ce temps de légère gêne… 
Ils m’intimidaient beaucoup, peut-être aussi par leur propre timidité, leur côté taciturne, secret. Il y avait quelque chose qui ne se racontait pas facilement et mon but n’était surtout pas de les brusquer pour recueillir absolument leur parole. J’étais seul aussi dans ce lieu, et ces rencontres étaient les seuls moments où j’adressais la parole à quelqu’un dans la journée. En se parlant, on se réchauffait mutuellement.
Ce qui m’a frappé chez Emmaüs c’était que j’y retrouvais des objets de mon enfance, des choses d’un monde qui avait complètement disparu. Et les compagnons me rappelaient des personnes de ma famille qui m’avaient marqué enfant, en particulier parce qu’ils n’avaient pas le sentiment qu’ils devaient transmettre quoi que ce soit. On était juste en présence les uns des autres. Et j’ai retrouvé ce sentiment à côté des compagnons. Dans chaque film, j’essaie de trouver un moteur intime qui me donne une sorte d’assurance pour aller dans une émotion juste et me permette de trouver ce que je crois être la bonne place. Mes interventions sont un peu maladroites mais c’est important je pense. Je les ai gardées telles quelles au montage parce que ça me dérange de me transformer en personne transparente, comme un regard venu de nulle part, ou bien en professionnel. Je déteste ça. Le documentaire est peuplé d’experts ; la télévision ne veut que des experts, c’est catastrophique.

Vous n’avez filmé aucune scène de groupe ?
Si, mais dans ces moments il y avait quelque chose de plus démonstratif : je redevenais observateur et eux redevenaient le monde de la pauvreté filmée par un cinéaste et ça ne m’intéressait pas. De la même manière, à la fin du tournage, quand j’avais réussi à entrer en contact avec chacun, je faisais de belles images mais je n’avais plus d’attirance et de crainte, ça se sentait et ce n’était plus intéressant, pour ce film. Une tension manquait.

Le film commence en hiver et va vers les beaux jours…
Ce sont des gens qui viennent de la rue et font un métier très physique. Au début on les voit dehors dans le froid. C’est la position du naufragé, il n’a pas de maison, seul son corps l’abrite. Je voulais les montrer d’abord dans quelque chose de très rugueux, très corporel, dans la résistance. Et c’est à partir de cette présence physique que se construit leur histoire. Mais ces séquences d’hiver je les ai tournées après, je sentais que c’était utile pour le film.

Pouvez-vous nous raconter l’écriture de la voix-off ?
L’Odyssée est un texte qui me passionne, cette langue archaïque et très poétique, avec des images très fortes. Pendant le tournage j’avais l’impression d’être sur une sorte d’île (d’ailleurs la mer n’est pas loin) où ces hommes ont repris pied après un naufrage et sont dans un moment d’attente. Et puis ce sont des gens qui parlent beaucoup de voyages, d’errance. J’avais envie de leur redonner une sorte d’héroïsme, de les associer à une mythologie.

Quand la voix-off revient au milieu du film, vous citez L’Odyssée, puis on glisse vers autre chose. Vous racontez les péripéties de certains compagnons, et en leur prêtant votre voix vous devenez eux en quelque sorte, il y a comme une inversion…
C’est un peu la même chose quand à la fin du film je suis avec cet homme qui fait des photos. C’est comme si on inversait nos gestes. Il me photographie puis on boit un thé ensemble, côte à côte, avant de repartir chacun de notre côté.

Vous arrivez à cette position, côte à côte, après plusieurs face-à-face, en particulier dans ces portraits silencieux et immobiles…
Dans la première séquence j’ai demandé à l’homme de se mettre dans cette belle lumière en lui disant que ça allait faire un beau portrait. J’avais envie de leur dire : je suis là pour faire une image avec vous avec attention, délicatesse, comme dans une sorte d’écrin. La douceur c’est un sentiment important pour moi cinématographiquement. Dans Voir ce que devient l’ombre aussi il y a ce phénomène d’inversion puisqu’à la fin du film je retourne sur un lieu où les personnages avaient vécu et je mets mon regard à la place du leur. Il y a quelque chose d’un peu chamanique.

Propos recueillis par Amanda Robles.