Hautes Terres de Marie-Pierre Brêtas

Hautes terres
Marie-Pierre Brêtas
Compétition française / 2014 / France / 90’

Dans le Nordeste brésilien, l’organisation et la construction au quotidien d’une communauté de paysans sur leurs nouvelles terres, acquises par la lutte.

Comment est né ce film ?
Mon film précédent se passait déjà au Brésil, pays avec lequel j’ai une relation étroite, dans une région qui m’a toujours fascinée : le Nordeste. C’est pendant ce tournage que j’ai rencontré les personnages de Hautes Terres, Vanilda et son mari, avec lesquels je suis devenue très amie. Ils commençaient à occuper les terres d’une exploitation où Vanilda avait grandi. J’étais impressionnée par sa détermination. Le film commence, en effet, au moment où l’on donne les terres au groupement paysan, mais auparavant, il y a eu une occupation de terres de quatre ans. Pour tous les processus d’expropriation, les sans-terre doivent prouver qu’ils occupent la terre qu’ils revendiquent. La famille de Vanilda s’y est installée avec trois familles et d’autres les ont rejoint au fur et à mesure. Tous ensemble ils ont constitué une association de sans-terre. Tout du long, ils sont aidés par les syndicats, notamment au niveau de l’organisation communautaire, même si les lopins de terre sont individuels.

C’est parce que l’on voit la communauté à travers une femme que les hommes interviennent peu ?
Les hommes sont très mutiques dans la communauté. Ils consacrent leurs journées à des travaux très durs : les corvées d’eau plusieurs fois par jour, le foin pour les animaux et le soir ils sont épuisés. Les femmes ont plus d’énergie pour penser, parler et ce sont surtout elles qui ont une vision de la communauté et 80% des membres de l’association de la communauté sont des femmes. Les hommes interviennent quand il y a un problème matériel qui les concernent directement.

Etant donné que la construction de la communauté n’est pas finie, comment avez-vous travaillé la temporalité du film ?
Dans le film, on est dans un processus lent et continu d’attente, étalé sur presque quatre ans de tournage. Ce qui marque le temps du film, c’est la dispute entre les membres de la communauté qui vient presque mettre en danger le projet. Après cette dispute, qui a ralenti la construction du village et ébranlé la cohésion du groupe, je ne voyais pas quel 
événement particulier pouvait changer le cours des choses. On sentait que tout allait se poursuivre au même rythme. 
Et j’ai travaillé autour de cette idée pendant les derniers tournages. Depuis que j’ai arrêté de tourner en 2012, il ne s’est d’ailleurs rien passé. Il faut dire que le processus d’expropriation, déjà long pour cette communauté, est arrivé à un moment où le gouvernement a stoppé son soutien aux expropriations et les crédits pour les communautés agricoles. En fait, ils auraient dû avoir des aides pour construire les maisons, les citernes d’eau…Mais la dernière année, avec la coupe du monde, tout a été gelé.

Le film finit pourtant sur une note optimiste…
L’optimisme est en eux parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix. Ils savent que ce sera long mais que ça doit avancer. Le mouvement des sans-terre est malgré tout un mouvement conséquent qui est massivement mobilisé contre le gel actuel de crédits. Et puis dans l’asentamento, les gens ont finalement accès à des choses essentielles : des maisons, l’autosuffisance alimentaire, une grande liberté qui ne les empêchent pas de travailler ponctuellement comme ouvriers agricoles, et ils sont préservés d’aller travailler dans une grande ville. Ce qui rend les conditions très difficiles c’est qu’il y a une sécheresse depuis trois ans. Mais ils jouissent de leur liberté et de leur inventivité. Et c’est là-dessus que je me suis appuyée pour les filmer.

Le film semble traversé par un questionnement sur 
le temps qui passe, amorcé par la scène d’ouverture et 
prolongé par l’attente permanente.
C’est pour cela qu’il y a ce couple de vieux, dans le film. Ils ont un côté minéral, ils se confondent avec la terre.

Lorsqu’on filme des gens très pauvres, la question de l’argent
 se pose-t-elle ? Je pense notamment au montant des aides du film, qui peuvent parfois être disproportionnées en regard de l’économie locale.
Je n’ai eu aucune des aides que j’ai demandées, à part Brouillon d’un rêve, donc c’est une question à laquelle je n’ai pas été confrontée. Je me suis dit que c’était cohérent par rapport au projet. Dans mes rêves les plus fous, je m’étais dit que si j’avais eu de l’argent, je leur aurais payé un projet communautaire, parce que cela me paraissait compliqué de donner de l’argent directement aux gens. Mais je n’ai même pas eu d’argent 
pour le montage, alors que le monteur, Gilles Volta, avec qui j’ai déjà fait deux films, est presque associé à la réalisation.

 

Propos recueillis par Amandine Poirson