Examen d’état de Dieudo Hamadi

 

Examen d’état
Dieudo Hamadi
Compétition internationale / 90′ / 2014 / France, Republique Démocratique du Congo

Atalaku en 2013, Examen d’état en 2014, le regard de Dieudo Hamadi interroge son pays sur les pratiques religieuses, la politique, la jeunesse, l’éducation, l’argent, la corruption au coeur des mentalités…


Examen d’état se passe au lycée Athénée Royal de Kisangani, cette situation peut-elle être la même dans d’autres lycées 
du Congo ?
Dans les lycées privés ce n’est pas la même chose. Par contre beaucoup d’écoles publiques rencontrent la même situation et cela entraîne des conflits permanents.

Combien coûte une année d’études ?
Une école privée à Kinshasa coûte très cher. à l’Athénée les élèvent doivent payer deux cents dollars par an. L’état devrait payer aux professeurs un salaire de base d’environ 20€ 
par mois, mais cette somme n’est pas forcément versée, et on s’acharne sur les élèves qui doivent compenser ce manque. La prime que doivent payer les parents est plus importante que le salaire de base des professeurs. Beaucoup de familles sont dans des situations précaires. Elles sont au chômage ou très mal payées. Les fonctionnaires sont payés de temps en temps. Beaucoup de parents d’élèves n’arrivent pas à trouver cet argent.

L’attitude de ces jeunes est paradoxale. D’un coté, exclus du lycée, ils se donnent les moyens d’étudier en dehors, et de l’autre, ils n’hésitent pas à tricher…
Dans notre pays, pour vivre, il faut se débrouiller, si on ne se débrouille pas, on ne s’en sort pas. Leur démarche montre qu’ils n’abandonnent pas, qu’ils s’accrochent. Rejetés du lycée, les jeunes se battent coûte que coûte pour avoir leur diplôme car leur avenir est en jeu et leur espoir d’une vie meilleure passe par cet examen. Cette question de la tricherie que l’on découvre plus tard dans le film, montre qu’ils ne baissent pas les bras et qu’il peuvent s’organiser ensemble. Que ferait-on à leur place ? Aujourd’hui malheureusement, cette façon de pratiquer passe pour la norme. La question centrale de mon film tourne autour de ce point de vue. 
Ce qui m’intéresse, c’est montrer jusqu’où cela peut aller. Comment déclencher la réflexion pour aller au-delà de cette situation, et quelle leçon peut-on en tirer en tant que nation et en tant que peuple.

Qu’est-ce que ce diplôme amène réellement à cette jeunesse ?

J’ai envie de dire rien ! Ce diplôme équivaut au baccalauréat. Avec ce seul diplôme, les possibilités de travail sont restreintes, mais ne pas l’avoir c’est pire. Il permet à ces jeunes de tenter l’université même si les conditions ne sont pas meilleures. 
Ne pas l’avoir les laisse à la rue et c’est fini pour eux. C’est donc primordial.

Comment est organisé cet examen ?
Cet examen qui dure quatre jours est considéré comme le plus important dans le pays. L’éducation nationale a spécialement créé un « Ministère » pour l’organiser. Ils ont des moyens énormes et une communication nationale autour de cet examen. Les épreuves partent de Kinshasa en avion, seul moyen de transport rapide pour envoyer les malles des examens dans tout le pays. Les malles quittent la capitale et sont distribuées le même jour, y compris dans les endroits les plus reculés du Congo. Ces moyens sont considérables et très chers, mais on n’a pas d’infrastructure routière dans le pays. On peut se poser la question de ce trop plein d’énergie et de moyens pour au final négliger l’essentiel : l’état des lycées, la paye des enseignants, la formation.

Comment frauder le système alors que tout est sous scellés ?

On n’échappe pas à la règle de la corruption dans un pays comme le Congo, il y a toujours quelqu’un qui a travaillé sur l’élaboration de l’examen, qui a travaillé sur la sécurisation des épreuves etc. Il y a toujours des fuites, et comme les gens sont sous-payés, ont des problèmes pour survivre, ce n’est pas difficile de monnayer quelques résultats.

Votre film peut-il aider à une prise de conscience ?
Je ne suis pas naïf, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour montrer ce film au Congo, mais de là à changer les mentalités, ou faire avancer les consciences, je ne sais pas. J’espère juste que les personnes qui pourront le voir au Congo se poseront les bonnes questions. Avant de venir au Cinéma du Réel, j’ai montré ce film à des élèves, leur réaction a été surprenante et plutôt positive. Ils ont été les premiers à dire qu’il faudrait organiser des projections ou l’on convierait le Ministre de l’Education, les professeurs et les élèves pour regarder le film ensemble.

Quels sont les moyens de diffusion pour votre film au Congo ?

La diffusion est toujours un problème, on improvise ! Rien n’existe ! Tout part de mon désir de montrer ce film. Je fais dans la mesure de mes possibilités. La télévision n’achète pas de films. Aujourd’hui, je ne sais pas si mon film plaira. De plus, nous vivons dans un système où le pouvoir a besoin de mettre en valeur ses actions. Ce film est loin de parler de cela. Mon point de vue sur ce qui se passe dans ce milieu donné est personnel, et je ne suis pas sûr que cela puisse recevoir la bénédiction des autorités.

L’an dernier, vous nous disiez qu’après les élections de 2011,
une grande partie des gens étaient prêts à prendre leur destinée en main. Le ressentez-vous toujours aujourd’hui ? Voyez-vous des changements s’amorcer ?
L’an dernier, il y a eu un sursaut patriotique qui laissait penser qu’après les élections de 2011 une partie de la population était prête à prendre son destin en main. Beaucoup de Congolais disaient « On a été dupé, on a perdu, mais les choses changeront prochainement ». Au Congo, on vit au jour le jour, on ne pense pas en permanence aux problèmes politiques car on est obligé de se concentrer sur la réalité immédiate, trouver à manger et vivre. Je ressens aujourd’hui que les gens ont un peu perdu de cette rage. Ça ne veut pas forcément dire qu’ils ont oublié. En tout cas, ils ont discuté du fait que les élections étaient une bonne opportunité pour essayer de faire bouger les choses. Certains avaient la rage, ils y ont cru en 2011, on verra en 2016.

 

Propos recueillis par Lyloo Anh