Eugène Gabana le pétrolier de Jeanne Delafosse et Camille Plagnet

Eugène Gabana le pétrolier
Jeanne Delafosse, Camille Plagnet
Compétition française / 59′ / 2014 / France

Portrait d’un jeune burkinabé sans le sou dont l’énergie, l’inventivité et le bagout sont les principaux atouts de survie.

Comment avez-vous rencontré Eugène et comment vous est venue l’envie de faire un film sur lui ?
En 2007 nous avons vécu un an au Burkina Faso, dans un quartier de Ouagadougou. C’est là que nous avons fait la connaissance d’Eugène et de ses copains. À l’époque, c’était encore des enfants, et ils ont pris l’habitude de venir chez nous. 
Au fil des semaines, une complicité s’est tissée. Dès qu’ils avaient un moment de libre, ils passaient à la maison. Parfois nous enregistrions leurs chansons, parfois nous les filmions, mais toujours de manière informelle. De retour à Paris, nous sommes restés en contact. Entre 2008 et 2011, nous sommes retournés plusieurs fois à Ouagadougou. Par chance, nous étions logés dans la même maison et à chaque fois nous retrouvions Eugène et sa bande.
L’idée du film est née après avoir vu Beppie de Johan Van der Keuken. En sortant de la salle, nous nous sommes regardés. « J’ai eu une idée de film » a dit l’un. « Eugène » a dit l’autre. Nous avons eu la même idée en même temps. Ce qui nous intéressait avec Eugène c’est qu’il est à la fois très singulier et totalement représentatif de la jeunesse ouagalaise. Depuis qu’il est tout petit, il sait qu’il n’est pas comme les autres : c’est un « rescapé », sa famille ne lui donnait pas une longue espérance de vie.
Ce qui est très beau chez lui, c’est cette force et cette fragilité mêlées. Il connaît ses limites, il sait qu’il ne peut pas rivaliser avec les autres sur le plan physique, alors il compense par son intelligence et sa vivacité d’esprit. Et puis, il a une énergie inépuisable. Il est tout le temps en mouvement, tout le temps à l’affût. Comme il nous l’a dit un jour, rien ne lui fait peur car il a « sa technique de vie ». C’est ça que nous voulions montrer dans le film : les moyens de survie que développent les jeunes qui n’ont rien pour se payer de quoi manger et surtout, l’invention dont ils font preuve, cet art de la débrouille dans lequel Eugène est passé maître.
Entre le moment où nous l’avons rencontré et le tournage du film il s’est passé six ans durant lesquels il a beaucoup changé.
Quand il était petit les gens du quartier l’appelaient « Député » parce qu’il se mêlait de tout. En 2013, ses surnoms sont devenus « Gabana » (pour Dolce & …) et « Pétrolier », ce qui raconte bien son évolution. L’école, où il excellait petit, a été remplacée par les petits business de portables. Comme il nous l’a très bien résumé lui-même : « Quand on était petits on avait des petits problèmes et maintenant qu’on a grandi on a des grands problèmes. »

Vous restez assez flou sur sa famille, sur ses trafics…
Nous avons évidemment tenté de faire des entretiens mais parler de l’intime n’est pas chose facile au Burkina, et ça ne fonctionnait pas. C’était comme s’il récitait un discours qu’il pensait qu’on voulait entendre : c’était misérabiliste, et ça donnait une couleur au film qui n’était pas juste. Et puis sa mère ne voulait pas trop être filmée et quand nous avons essayé, ça n’a pas fonctionné non plus. Du coup, nous l’avons principalement filmé seul, ce qui correspond à sa vérité : à la fin, il se débrouille tout seul. Plus généralement, nous pensons que c’est intéressant de ne pas tout dire, afin de préserver une certaine énigme de la personne filmée. Et c’est bien que le spectateur se pose plein de questions, c’est fertile.

Il y a quand même cette séquence entre Eugène et Z, 
le personnage principal de La tumultueuse vie d’un déflaté, un autre de vos films, où on en apprend un peu plus…
Oui, cette scène est très représentative de notre manière de travailler. Comme nous voulions quand même répondre aux deux trois questions essentielles que le spectateur ne manquerait pas de se poser sur Eugène, et surtout apporter une forme de contradiction à son mode de vie, nous avons fait appel à Z pour qu’il le malmène un peu. Donc là, c’est typique : on met en place une situation fictionnelle inspirée du réel, on donne quelques indications, et on laisse nos deux personnages improviser. Cette scène, comme d’autres, instille le doute sur la nature du film, fiction ou documentaire, et ce doute-là nous plaît.

L’épilogue, où l’on voit une limousine passer devant Eugène et ses potes, donne-t-il son sens ultime au film ?
Oui, entre autres sens. C’est clairement un film sur l’argent et son pouvoir corrupteur. Comment il attaque les âmes. C’est ce qui rend Eugène et ce film durs à certains endroits. 
Quand nous lui avons demandé à quoi il rêvait, il nous a répondu cette phrase terrible : « Ce sont les gens qui ont des choses qui peuvent rêver, quand tu n’as rien, tu ne rêves pas ». Donc, c’était capital pour nous de montrer le contexte : une minorité qui a les poches pleines d’argent volé et qui laisse crever le peuple. La dernière pièce d’un jeune et talentueux dramaturge burkinabé, Aristide Tarnagda, met en scène un homme qui abandonne femme et enfant car il ne peut plus les nourrir. Après une heure d’interrogations sur sa situation, il finit par lâcher cette phrase qui donne son titre à la pièce et qui révèle le sentiment général de la jeunesse au Burkina Faso (et ailleurs) : « Et si je les tuais tous, Madame ? ».

Propos recueillis par Delphine Dumont.