Trois cents hommes de Emmanuel Gras et Aline Dalbis

TROIS CENTS HOMMES
Emmanuel Gras, Aline Dalbis
2014 / France / 85 min

Dans l’affrontement ou dans l’échange, au centre de réinsertion 
Forbin la parole fonctionne à la fois comme refuge et comme rempart. 
Elle est le seul espace personnel qui soit.

Comment appréhender cet univers et quel regard avez-vous
porté sur ces hommes en souffrance ?
A.D.  Nous n’avons pas voulu réaliser des entretiens dans lesquels ils se seraient racontés, parce que nous voulions éviter que le spectateur croie comprendre les raisons de leur chute. Elles sont en effet très complexes, parfois économiques mais pas uniquement. Souvent, l’absence de liens forts et la fragilité du soutien d’un entourage fait qu’une personne se retrouve seule. Nous avons filmé des gens très différents, nous pensions important que le spectateur soit étonné que certaines personnes se trouvent dans ce lieu ; qu’il ne se complaise ni dans certains récits des hébergés révélant souvent des rapports de causes à effets trop directs, ni dans certaines raisons que beaucoup aimeraient entendre pour se rassurer. Nous souhaitions également que le spectateur prenne conscience que cet endroit est aussi source de répit et permet à certaines personnes de se ressaisir pour aller de l’avant.

E.G. Notre intérêt était de capter l’ambiance du lieu et des rapports, de montrer ce que signifie être là, sans nécessairement expliquer ce qui avait pu mener ces hommes à s’y retrouver.

La foi est un des piliers fondateurs de l’Accueil. Elle devient une question pour certains des hébergés, dépourvus d’espoir en un futur meilleur…
E.G. Nous étions intéressés par l’amour que les Frères sont censés donner universellement et par la manière dont cet amour se confronte à la réalité. La mission de Frère Didier est d’aider les hommes en général. Or, il côtoie tous les jours des hommes qui le contrarient sans cesse. Cette confrontation entre un amour qui nous dépasse et une réalité beaucoup plus rude, triviale et pragmatique, est intéressante. Nous cherchions à partir d’aspects très concrets à accéder au fil du film à quelque chose de plus existentiel, humain, relatif à la perte de soi. Chacun se raccroche à ce qu’il a : Frère Didier a la foi, les hébergés n’ont pas grand chose, ils sont perdus.

A.D. Les scènes de chapelle sont les moments où Frère Didier peut s’extraire de cette réalité et on s’imagine que sa foi le fait tenir. Elles permettent aussi au spectateur de reprendre son souffle pour repartir de plus belle. La fragilité est cependant omniprésente. Nous nous consacrons à l’instant présent, 
l’avenir est plus qu’incertain.

Vous accordez toute leur valeur aux dialogues comme aux silences. L’entraide, simple et touchante, passe souvent par la parole…
E.G. Ces hommes cohabitent dans un espace régi par des règles et un fonctionnement, chacun y tient un rôle. L’intérêt est de voir comment ils vivent entre eux et avec le personnel
accueillant, dont certains sont d’anciens hébergés : leur parole est avant tout humaine, non professionnelle. Les rapports qu’ils entretiennent sont très directs.

A.D. D’une part, une vraie promiscuité relie les hébergés, de l’autre, une proximité avec les accueillants s’installe, allant parfois jusqu’à la camaraderie. Le soutien est là, mais les discussions naissent aussi pour tuer le temps. Elles occupent ces hommes qui n’ont parfois rien d’autre à faire. Pourquoi ne pas se raconter un peu, cela ne fait jamais de mal.

E.G. Mais les discussions sont rarement intimes, elles sont majoritairement anodines. Nous nous apercevons ainsi que ces hommes manquent cruellement d’intimité et de relations fortes. Ils sont seuls.

Jusqu’à quel point avez-vous dû expliquer votre démarche ?
A.D. Un jour, vers la fin du tournage, nous sommes arrivés pour montrer des images au personnel (aux veilleurs et aux accueillants) car s’ils nous toléraient, quelque chose leur échappait, ils ne comprenaient pas pourquoi nous restions aussi longtemps. Nous avons donc réalisé pour chacun d’entre eux un petit montage leur permettant de comprendre notre démarche. à partir de ce moment tout a changé. Ils ont compris que nous ne cherchions pas à expliquer un fonctionnement mais plutôt à approfondir et tenter de capter autre chose des rapports entre les gens de ce lieu. Très émus, ils ont été à partir de ce jour d’un grand soutien.

Le travail sonore est important. Il titille nos sens et par moments nous ouvre les portes d’une autre dimension. Il ponctue aussi certains plans qui fonctionnent alors comme de petites respirations, nous invitant à penser…
E.G. L’idée était de faire vivre ce lieu comme un gros bâtiment organique ayant une vie propre. Nous souhaitions créer des ambiances et des relations entre sons intérieurs et extérieurs. Par ailleurs, nous avons également cherché à ce que le son traduise une intériorité des personnages. Ces instants permettent de prendre une pause où quelque chose bascule et se transforme. Nous ne sommes pas dans un documentaire brut. Nous nous sommes permis d’utiliser des effets susceptibles de traduire une émotion, une sensation intérieure parfois inquiétante. Notre but était de créer, pour la partager, l’expérience d’un monde parfois sombre, un espace intérieur où l’on navigue, on se questionne et où on se perd. La nuit est un moment particulier. Beaucoup des hébergés prennent des cachets pour réussir à dormir car c’est à cet instant que leurs angoisses se manifestent. Ils ne peuvent plus se masquer, discuter pour combler un vide. Cette atmosphère palpable est celle que nous avons souhaité révéler. Lorsque vient le moment du sommeil, nous pénétrons dans une atmosphère fantastique alors que surgissent les mauvais rêves.

Malgré cette ambiance parfois sombre et inquiétante, l’humour trouve sa place dans votre film…
A.D. En effet, l’humour fait aussi partie du lieu. Ces hommes y passent beaucoup de temps et malgré les difficultés, la vie continue. L’autodérision caractérise plusieurs des hébergés. Les moments dans le film où l’on parvient à sourire nous paraissent d’autant plus importants qu’ils racontent ce quotidien, le fait qu’on arrive à ce type de rapport lorsqu’on est amené à passer régulièrement du temps ensemble.

E.G. Face à des scènes plus informatives, d’autres où on mène des conversations plus légères, voire absurdes, reflètent une énergie qui caractérise également le centre. Cette légèreté est nécessaire dans la vie et compose aussi leur réalité. Nous sommes des êtres humains et avons tous besoin de rapports sociaux.

Propos recueillis par Milaine Larroze Argüello