Sauerbruch Hutton Architekten de Harun Farocki

SAUERBRUCH HUTTON ARCHITEKTEN
Harun Farocki
2013 / Allemagne / 73 min

 

Harun Farocki nous plonge dans les coulisses de Sauerbruch Hutton, une agence internationale d’architecture, d’urbanisme et de design. 
Il accompagne les architectes, designers, ingénieurs, maquettistes dans chaque étape de la création.

Qu’est-ce qui vous a poussé à filmer cette agence en particulier ? Et combien de temps vous a-t-il fallu pour y parvenir ?

Cette agence s’est faite remarquer par ses bâtiments aux formes organiques – rarement rectangulaires – et pour sa manière de rehausser les façades par la couleur. Je m’intéresse aux bâtiments de Sauerbruch Hutton (SH) depuis une vingtaine d’années. Nous y sommes allés deux ou trois fois par semaine pendant trois mois.

S’agit-il d’une commande, comme c’était le cas pour votre précédent film Ein Neues Produkt, montré au Réel en 2013 ?
Non, personne n’a commandé ce film ! C’est moi qui leur ai fait la proposition. Vous n’êtes d’ailleurs pas la première à me poser la question. J’ai realisé pas mal de films dans lesquels les gens effectuent un travail qui semble étrange ou même absurde. On s’attend souvent à ce que je fasse des films critiques, ou qu’être critique signifie ne pas aimer ce que l’on montre. Or, j’aime de toute évidence ce que je montre ici…

Vous filmez l’histoire du travail moderne, et les groupes de pouvoir… des gens qui ont la parole, qui la prenne. Un monde où les femmes ont leur mot à dire – ce n’est pas toujours le cas dans les entreprises que vous filmez !
Ici tous les créatifs ont leur mot à dire. Ils prennent plaisir
à échanger, rebondir sur les idées des autres. L’acte créatif devient un vrai processus de dialogue ! Tout le monde est traité avec respect. Pourtant, les directeurs Louisa Hutton et Matthias Sauerbruch ont toujours le dernier mot. On arrive à comprendre l’aphorisme de Marx… c’est lorsque l’égalité est atteinte que les véritables tragédies commencent !

Vous retracez ce moment invisible, qui se situe entre la conception et la finalisation d’un projet. Le processus mis à nu, renforce l’idée que l’acte créatif se situe dans quelque chose en train de se faire.
Oui… Sauerbruch et Hutton m’ont permis d’assister aux brainstormings. Nous étions libres de filmer tout ce que nous voulions. J’ai été très impressionné d’observer combien le travail effectué était expérimental, de noter combien de fois une idée était reconsidérée, et à quel point les créatifs faisaient preuve d’auto-critique, en exprimant leurs doutes… Donner à voir ce work-in-progress aide, selon moi, à la compréhension du processus, parfois complexe.

Ici, l’ensemble des documents de travail – les cartographies, maquettes, simulations informatiques, et modélisations 3D – matérialisent un projet qui n’existe qu’à l’état de concept. Pouvez-vous nous parler de l’utilisation de ces documents qui rendent visible l’invisible ?
Au départ, nous avions prévu de suivre les différentes équipes sur plusieurs chantiers de construction – mais les compagnies d’experts n’ont pas voulu être filmées – à deux exceptions près. Cette absence d’images « réelles » a provoqué une sorte d’abstraction. Une abstraction que je trouve plus juste à posteriori ! J’ai aussi été frappé par le fait que SH préparait ses présentations avec le même soin que l’on peut accorder au montage d’une exposition ! Montrer ces documents rend d’une part le travail compréhensible, et d’autre part, comme il est évident que nous ne pouvons pas lire dans les pensées des protagonistes, il s’agit là de représentations quasi virtuelles. On doit beaucoup imaginer, transposer, mais oui l’essentiel reste invisible.

La caméra opère une danse… Elle semble vouloir dessiner à son tour une cartographie, la trajectoire d’une idée, 
de la tête à la main ; comme celle de ces corps qui se meuvent dans l’espace. Chaque personne participe 
à l’unité d’un ballet, celui de la création !
Avec le cinéma direct, je reste toujours en dehors du groupe. J’essaie de raconter sans interroger les protagonistes ou commenter les événements. C’est aussi une tentative de trouver une sorte de narration dans le réel. Cela implique bien sûr une grosse sélection et exige beaucoup d’attention. Au montage, nous avons modulé le rythme et la forme à des moments de concentration. Les créatifs se déplaçaient beaucoup quand ils regardaient les maquettes ou les dessins et lorsqu’ils interagissaient entre eux. Cela nous a obligé à modifier notre point de vue régulièrement. Nous avons multiplié les gros plans des visages en train de réfléchir, avec ceux des mains qui dessinent, découpent, prennent plaisir à toucher les matériaux.
Ces mêmes mains qui accompagnent la parole, l’argumentation. Quand je regardais les rushes le soir après le tournage, les images semblaient provenir d’un film de fiction… mis en scène.
Cela est certainement dû aux espaces vastes et élégants, comme un ensemble, et à la photogénie des employés !

 

Propos recueillis par Alexandra Pianelli.