Iranien de Mehran Tamadon

En 2009, Mehran Tamadon rencontrait pour son film Bassidji certains des défenseurs les plus extrêmes de la République islamique d’Iran et nouait un dialogue. Avec Iranien, il déploie un nouveau dispositif : cohabiter quelques jours dans une maison avec des mollah et questionner la possibilité de vivre ensemble dans le respect de l’autre.

Entre Bassidji et Iranien que s’est-il passé ?
Après Bassidji, en 2009, ont eu lieu les contestations des résultats des élections présidentielles qu’on connait à travers le mouvement vert. Certains des bassidji que j’avais filmés se sont opposés aux manifestants. Des mois plus tard, je décide de repartir en Iran, de leur parler à nouveau et de commencer un autre film sur cette question : comment peut-on se parler, accepter nos différences. Un jour je dis à l’un d’entre eux : « Imagine qu’on vive ensemble dans une maison, qu’il y ait une pièce pour toi, une pour moi et un espace commun ». Je pensais alors les emmener vraiment dans une maison pour les obliger à être réellement face à cette situation concrète. Or, avec ce qui s’est passé après les élections, je suis moi-même tendu, je n’arrive pas à discuter calmement. Je fais fuir les bassidji. Plus tard je subis des interrogatoires par les renseignements généraux iraniens. Ils me prennent mon passeport, ma caméra, mon ordinateur, mes livres et me demandent de ne plus faire de film. Après ces interrogatoires, je décide de ne plus faire le film avec les bassidji. Il y a trop d’indics dans ce milieu, c’est sans doute ce qui m’avait valu mes interrogatoires. Je cherche alors des mollah. Je fais une première tentative dans une maison dans la ville sainte de Qom avec quatre jeunes mollah. Je filme près de trente heures avec eux jusqu’à ce qu’ils me disent qu’ils ne peuvent pas vivre avec moi parce que les impies sont impures, qu’ils salissent tous les objets qu’ils touchent. Un bout de ce dialogue est resté dans Iranien pour raconter l’histoire du tournage. Je peux alors faire un film sur l’impossibilité du vivre ensemble entre un athée et des religieux. Mais je suis décidé à trouver des gens qui acceptent l’expérience. Je continue donc à chercher et à filmer. On me demande souvent : « Comment avez-vous choisi vos personnages ? ». On ne les choisit pas, c’est eux qui choisissent s’ils veulent ou pas participer. On fait le film avec le peu de gens qui acceptent.

J’ai été frappée par le fait que la moitié du film peut-être, était autour de la question de la femme, du désir, du contrôle social. Est-ce un effet de montage ?
Nous revenions réellement sans cesse sur le sujet. On en a parlé plusieurs heures pendant la première journée et ils sont arrivés à cette conclusion que j’étais un dictateur. Le second jour, nous avons rediscuté de cela et j’étais beaucoup plus offensif dans le débat. Mais j’ai préféré garder la discussion de la veille où je n’avais pas toujours de réponse. Je la trouvais plus intéressante pour le film car elle révèle nos façons de discuter et la manière dont la relation se noue. Mais effectivement, la question de la femme est leur préoccupation principale.

Le rire, l’humour sont importants pour vous, c’est votre clé pour réouvrir les discussions. Comment vous êtes-vous pensé dans le film ?
Eux aussi ont beaucoup d’humour. M. Babai, le personnage principal, faisait rire tout le monde, il faisait un peu le spectacle ! Par rapport à moi-même, il me fallait prendre de la distance au moment du montage et être capable de me voir comme un des personnages du film : supporter ainsi certaines attitudes qui sont difficiles à assumer, mais que je trouve intéressantes pour le film. J’avais aussi peur qu’on tombe dans des discussions très mécaniques et figées, mais ils m’ont surpris et c’était un plaisir !

Quel est le bilan de votre expérimentation ?
J’étais très content de tout ce qui s’était dit et j’avais trouvé qu’il y avait beaucoup d’ouverture. J’étais étonné de voir qu’ils acceptent le jeu et qu’ils concèdent certaines choses. Ce qui compte pour moi, plus qu’ils soient d’accord avec moi, c’est qu’ils acceptent que j’existe avec mes différences.

Vous êtes architecte. Il s’agit de construire un espace commun… La construction de la cité idéale est une question qui vous intéresse ?
Oui, l’architecture est politique. Comment l’espace doit être occupé ? Quel mode de vie tu induis lorsque tu dessines un projet ? L’architecte doit être capable de prendre de la distance par rapport au modèle de société dans laquel il évolue. Lorsqu’on travaille sur ce type de film, créer la distance est également, à mon avis, essentiel. C’est la distance qui permet aux spectateurs de faire la part des choses et de donner du sens à ce qu’il voit. Et la bonne distance, il faut la trouver. Si on s’éloigne trop, on devient cynique, si on se rapproche trop, on est complaisant, on fait de la propagande. Cette distance je la trouve en partie parce que moi-même je me distancie de mon propre personnage.

Est-ce que vous pourrez montrer le film en Iran ? Le dialogue avec votre ennemi est-il encore possible ?
Ce que je dis dans le film ne peut pas être dit dans l’espace public et puis je ne peux pas aller en Iran pour l’instant. De manière générale, dialoguer n’est pas facile, puisqu’il faut arriver à se mettre en mouvement pour entendre l’autre. Par ailleurs, le dialogue est souvent frustrant, il faut accepter cette frustration. On veut dire plus de choses, mais on ne peut pas, parce que l’autre veut aussi parler et qu’on est obligé de s’arrêter et de faire avec l’autre. S’arrêter, se retenir, céder la place, c’est frustrant. Quelque part, le dictateur ne supporte ni le mouvement ni la frustration. Il veut être seul pour dire ce qu’il veut. Je réalise aujourd’hui que la démocratie est frustrante. C’est frustrant de composer avec l’autre et de faire des compromis.

Est-ce que vous envisagez une suite ?
Oui, j’ai déjà commencé à écrire et j’ai beaucoup de rushes. Je suis dans une position délicate qui consiste à me rapprocher de gens qui défendent un système qui exerce beaucoup d’injustice et qui réprime son peuple. Cette proximité questionne beaucoup de gens et il m’arrive de me sentir jugé. J’ai en tête un film plus introspectif sur ma démarche, qui parlera aussi des limites du dialogue. Limites pas uniquement de leur fait, mais aussi du mien. Filmer l’ennemi a forcément un impact sur les dispositifs et le montage. Je ne peux pas les filmer comme des amis par exemple, même si j’ai l’air de faire tous les efforts du monde pour. Or, il m’arrive aussi qu’ils viennent devant ma caméra en ami. Alors comment dois-je faire ? Comment le montrer ? Il y a ensuite un paradoxe : on est parfois cruel, lorsqu’on réalise un film. La position du cinéaste peut aussi contredire la position qu’on aimerait avoir en tant qu’homme. C’est-à-dire que je crée une relation non pas uniquement pour la relation mais pour un film. A partir de là, se pose la question de la vérité de cette relation, puisqu’on la regarde aussi avec distance. C’est vrai que beaucoup de personnes que je filme ont cette même distance, vu qu’ils viennent pour répandre leurs idées, faire de la propagande. Mais il arrive que d’autres acceptent parce qu’il y a une relation, sans qu’il y ait cette volonté de propagande. Je veux dire que le cinéaste a une distance par rapport à ce qu’il entend et que le personnage ne l’a pas. Le cinéma ne doit pas me faire oublier ma conscience d’homme ! C’est aussi cette question qui m’intéresse pour le prochain film.

Vous avez des références sur ces questions là ?
Quand je parle de la conscience, je pense plus à des philosophes : Hannah Arendt se pose la question de comment Eichmann aurait pu ne pas faire ce qu’il a fait. Cela aurait été en faisant appel à sa conscience. Quand tu es seul avec toi-même, ta conscience te parle, tu penses. J’essaye de faire ça. Lorsque je n’ose pas appeler mes personnages, je me demande pourquoi : qu’est-ce que je n’assume pas face à eux ? Est-ce la distance du cinéaste qui est trop décalée de la relation que j’ai créée hors champ ? Je n’ai pas de réponse. Ce ne sont là que des pistes de réflexions. Même mon ennemi, ne devrait pas me faire perdre ce qui doit rester au plus proche de moi, c’est à dire ma conscience. Je voudrais pouvoir lui parler et le regarder en face, même si effectivement ce sont des gens qui nient mes volontés et mes convictions, je ne l’oublie pas.

Propos recueillis par Dorine Brun

 Les bassidji sont des miliciens gardiens de la Révolution islamique en Iran.

Les mollah sont des érudits musulmans.