Dilim Dönmüyor de Serpil Turhan

DILIM DÖNMÜYOR
Serpil Turhan
2013 / Allemagne / 92 min


Caméra à la main, Serpil Turhan part à la recherche de son identité. En compagnie de ses grands-parents, elle découvre Erzincan, le village natal de sa mère à l’est de la Turquie. De retour en Allemagne, elle questionne ses parents sur leur vie, leurs choix et sur l’abandon du kurde, leur langue d’origine.

 

Comment est né le désir de réaliser ce film ?
Je suis née et j’ai grandi à Berlin, dans une famille d’origine kurde. Cependant, mes parents habitaient dans un quartier très allemand, éloigné de la communauté turque. Je n’avais donc pas vraiment l’occasion de parler le turc ou le kurde. J’ai toujours eu un problème de communication avec mes parents, qui allait au-delà du conflit générationnel, car ils ne parlaient pas bien allemand, et moi je ne maîtrisais pas le turc.
Je sentais qu’il me manquait quelque chose. Je ne comprenais pas pourquoi mes parents avaient cessé de parler le kurde et pourquoi ils ne nous l’avaient pas transmis. Quand on me demandait d’où je venais, j’étais confuse, je ne savais pas si j’étais allemande, turque ou kurde. Je voulais mieux comprendre mes origines et mon identité. Cela faisait longtemps que j’avais envie d’entamer cette recherche, mais c’est lors de mes études de cinéma à l’école d’art de Karlsruhe que l’idée a pris forme.

Entre l’idée de film et le film fini, il y a un long processus. Parlez-nous de votre expérience.
Au début, l’idée était d’accompagner ma mère à Erzincan, son village natal, dans les montagnes à l’est de la Turquie. Cela faisait plus de 30 ans qu’elle n’y était pas allée, mais à chaque fois elle reportait son voyage à l’année suivante. Mes grands-parents vieillissaient et je voulais aussi les filmer là-bas. Nous n’avons donc pas attendu ma mère et nous sommes partis. Durant deux semaines, je les ai filmés dans ce magnifique paysage, tout en découvrant leur histoire et celle de mes parents. à mon retour en Allemagne, après avoir visionné une dizaine d’heures de rushes, je sentais que c’était trop intime, et je me suis dit qu’il ne fallait peut-être pas en faire un film, ou sinon, juste pour la famille. Malgré tout, j’ai montré une sélection à des amis, et à quelques professeurs de l’école. Ils ont tous été très intéressés et voulaient en savoir davantage. Ils trouvaient ça important qu’il ne s’agisse pas seulement d’un film de famille, mais d’un film plus universel sur l’identité, les migrations et la transmission d’une culture. J’ai fait une pause de 3 ou 4 mois, car l’hiver est arrivé et je voulais recommencer à filmer au printemps ma mère et mon père. Je les ai filmés pendant un mois et demi environ, puis mes grands-parents sont rentrés de Turquie. Au total, j’ai filmé environ 40 heures. J’ai commencé à monter très vite, car j’avais vraiment envie de finir le film. En général je monte toute seule, car j’aime vraiment cette étape. J’adore trouver les différentes façons de traiter un sujet. Dans la salle de montage, on découvre parfois des choses complètement différentes de celles qu’on pensait avoir filmées. Mais pour ce projet, j’ai monté le film avec Eva, une amie de l’école, avec qui j’avais déjà travaillé et j’avais bien aimé notre collaboration. Nous avons monté deux mois environ.
Comme il s’agissait de ma famille, je me disais que c’était important d’être toujours là, mais aujourd’hui je me dis que j’aurais dû donner un peu plus de liberté à ma monteuse. Le montage fut assez simple car nous avions beaucoup de matériel qui nous plaisait. Le plus difficile a été de sélectionner les fragments d’interviews à intégrer dans le film. 
J’en ai filmé beaucoup car je voulais vraiment tout apprendre sur le passé de ma famille. J’ai l’impression que nous avons réussi à trouver un bon équilibre.

Il n’est jamais simple de filmer sa famille. Comment 
vous y êtes-vous pris ?
Avant même de commencer à tourner, j’avais très souvent une caméra avec moi et je filmais surtout mes grands-parents. Ils étaient donc déjà habitués. C’est pour cela qu’ils sont très naturels, ils ne jouent pas devant la caméra. Ça n’a pas été un problème. Avec mes parents, c’était un peu plus compliqué, mon père n’était pas très à l’aise devant la caméra, il se demandait ce que je voulais faire avec ce film. Je n’ai fait qu’une seule interview avec lui. Je pense que ça a été plus dur pour lui que pour ma mère, car de son côté, toute la famille est venue vivre en Allemagne. On a grandi ensemble, et nous restons très proches. Mais du côté de mon père, toute sa famille est restée à Istanbul, et le seul rapport qu’il entretenait avec elle passait par l’argent qu’il envoyait.

Pour une meilleure compréhension de votre film, il serait peut-être important de rappeler la situation du peuple kurde en Turquie.
En effet, le peuple kurde a toujours été oppressé par le gouvernement turc. Je ne pourrais pas vous expliquer les origines du conflit car c’est une longue histoire, mais encore aujourd’hui, le peuple kurde souffre énormément de l’oppression turque. C’est une des raisons pour lesquelles une grande partie de la communauté kurde a émigré en Allemagne et dans d’autres pays. Mon père par exemple, me raconte que lorsqu’il était enfant, il n’avait pas le droit de parler kurde en public. à l’école, les professeurs détestaient les enfants kurdes. Ce n’est qu’en 1991 que le gouvernement turc a autorisé la langue kurde en public. à tout cela s’ajoutent les différences religieuses à l’intérieur même de la communauté kurde. Il existe deux grands groupes religieux. Les sunnites majoritaires, qui vont cinq fois par jour à la mosquée et où les femmes sont séparées des hommes. De l’autre côté, les alévi, minoritaires, auxquels appartient ma famille. La majorité sunnite rejette les alévi car ils sont très libres dans leur manière d’interpréter la religion, ils ne vont pas à la mosquée, ils ne portent pas le voile, les femmes sont plus libres, on ne doit pas faire ceci ou cela pour être une bonne personne. Les alévi disent « prie dans ton cœur, prie dans la nature, sois humain ». C’est une conception très philosophique. Par contre, ils détestent les sunnites car ils ont toujours subi leur oppression.

Propos recueillis par Jean Sebastian Seguin