Senkyo 2 de Kazuhiro Soda

SENKYO 2
Kazuhiro Soda
2013 / États-Unis, Japon / 149 min


Après son film Senkyo, Kazuhiro Soda retrouve Yamauchi alors qu’il retourne en campagne pour la ville de Kawasaki, en candidat indépendant cette fois-ci. Le drame récent de Fukushima et le relatif désœuvrement de Yamauchi font de Senkyo 2 une sorte de remake désenchanté du film précédent, où le ton burlesque et la gravité profonde des situations créent un portrait saisissant de la pratique politique au japon.

Après Senkyo, qu’est-ce qui a motivé un second film ?
J’ai fait ce film parce que Yama-san a décidé de se représenter ! Après avoir gagné la première élection, soutenu par le PLD (Parti Libéral démocrate) en 2005, il a été conseiller municipal jusqu’à la fin du mandat en 2007. Puis, le PLD l’a en quelque sorteabandonné. Ils ne l’ont pas soutenu lors de l’élection suivante. Il a alors été contraint par les politiques à devenir homme au foyer. Mais en mars 2011 survient le tremblement de terre et le désastre nucléaire de Fukushima.
Yama-san était réellement en colère car aucun candidat n’abordait la question du nucléaire dans les élections locales qui ont suivi la catastrophe. C’était un tabou très lourd chez les politiciens. Il décida de se présenter comme candidat anti-nucléaire, sans soutien d’aucun parti cette fois. Quelle surprise.
J’étais alors à Hong Kong pour assister à un festival de cinéma, j’ai appris sur son blog qu’il se représentait. Et l’élection avait lieu 3 jours plus tard ! J’étais très intrigué car pour la première fois, il semblait très politisé. Lors de sa campagne en 2005, il n’était pas politisé du tout. J’ai donc vite décidé de filmer sa nouvelle campagne et pris un avion pour Tokyo. J’ai dû acheter du matériel parce que j’avais tout laissé à New York. Cela m’a coûté une fortune.

Ce nouveau ton, plus tragique que dans le précédent, est-il dû à Fukushima ?
Oui absolument. C’était quelques semaines à peine après la catastrophe. Tokyo était toujours dans l’obscurité en raison de la pénurie d’électricité. Ainsi tout le film tourne autour de comment les Japonais réagissent ou non au désastre de Fukushima. Cela m’est apparu tellement surréaliste que je n’ai pas réussi à le monter pendant 1 an et demi. La radioactivité était omniprésente, mais tout le monde vivait comme d’habitude même s’il y avait des pics. Et les candidats, à part Yama-san,
ne discutaient même pas de la question du nucléaire. Je ne comprenais pas. Cela paraissait tellement bizarre que je ne savais pas comment appréhender les images que j’avais tournées. En décembre 2012 cependant, le PLD, dirigé par Shinzo Abe, remporta une victoire écrasante lors de la première élection nationale après le désastre. J’étais très choqué parce que le peuple japonais a clairement choisi le parti qui a toujours soutenu la production nucléaire même après cet accident grave. Pourquoi ? J’ai dû m’interroger à nouveau. Peut-être que les Japonais veulent croire que rien n’est arrivé ? Quand cette question m’est apparue, j’ai compris comment je pouvais aborder mes rushes de 2011. J’ai immédiatement commencé à monter et en deux semaines, j’ai fini ma première ébauche de montage. J’ai été très vite.

Votre film s’attache beaucoup à la présence des enfants à l’image. Quelle importance a eu pour vous cet équilibre au sein du film, entre la catastrophe et la perspective d’un avenir ?
Oui, quand je tournais, je ne pouvais pas aider mais je pensais aux enfants parce que ce sont eux les plus sensibles à la radioactivité et qu’ils ont un avenir. Et ils ne sont pas responsables de ce qui s’est passé. Ainsi mon intérêt s’est porté naturellement vers eux. En conséquence, le fils de Yama-san est devenu un personnage important.

A un moment du film, vous dites que le candidat que vous suivez ne fait pratiquement rien. De fait, ce film-là se tient à une certaine distance de l’activité politique, vous êtes moins embarqué dans la campagne et plus attentif à un rapport intime avec le candidat, à ce qu’il pense ou à sa vie de famille. Concernant Senkyo 1 et Senkyo 2 vous parlez de films d’observation. Est-ce le même type d’observation pour chaque film ? Est-ce que votre position change quand votre relation avec le protagoniste change ?
Fondamentalement, ma démarche est la même dans les deux films. J’ai essayé d’observer la réalité en évitant les préjugés, et j’ai fait les films en fonction de mes observations et de mes découvertes.
La différence dans Senkyo 2 est que j’y suis devenu un « observateur actif ». Il était impossible pour moi d’effacer ma présence du film puisque tout le monde était très conscient de la présence de la caméra depuis Senkyo. Je n’avais donc pas d’autre choix que d’observer un monde dans lequel j’étais moi-même inclus. Ça ne me pose pas de problème, parce que c’est en fait déjà le cas dès le départ. Un réalisateur ne peut saisir que la réalité qui a été d’abord transformée par sa présence.

Par deux fois au moins des personnages politiques réagissent à la présence de la caméra. Une fois pour s’en servir et faire passer un message, une autre fois pour vous interdire de filmer. Il y a là deux manières opposées d’appréhender le fait d’être filmé lorsqu’on fait de la politique, qui peut-être correspondent à deux manières différentes de penser la politique et sa pratique. Pensez-vous en tant que documentariste que votre présence peut avoir cette fonction de révélateur ? Est-ce quelque chose que vous recherchez ?
Ce n’est pas quelque chose que j’essaye de faire, simplement ce sont des choses qui arrivent. Comme je le disais, quoi que je fasse ma présence influe sur la réalité. Je sais que certains réalisateurs essayent activement de provoquer des choses, moi non car en général je suis plus intéressé par le fait de saisir les comportements inconscients des gens. Croyez-le ou non, je n’avais pas anticipé que le candidat du PLD refuserait d’être filmé. J’étais juste en train de filmer leur campagne dans la rue comme pour les autres candidats. La vie est imprévisible. Ils ont fermement refusé que je les filme, j’ai donc filmé leur refus. La beauté du documentaire, c’est que nous pouvons saisir l’imprévisible chaîne des évènements même lorsqu’elle surpasse notre imagination. C’est pourquoi le documentaire a la possibilité de renouveler notre vision du monde.

Propos recueillis et traduits par Dorine Brun et Julien Meunier.