The stone river de Giovanni Donfrancesco

 

 

 

 

THE STONE RIVER
Giovanni Donfrancesco
Compétition internationale / 88’ / 2013 / Italie, France


L’histoire de la carrière de granite et de la ville de Barre dans le 
Vermont, racontée à travers la lecture des récits intimes d’immigrés européens du passé par les habitants d’aujourd’hui.

Qu’est-ce qui vous amené à travailler sur cette ville de Barre dans le Vermont ?
Je viens de Florence en Italie, pas très loin de Carrare. Je connaissais les carrières, j’ai toujours eu une fascination très forte pour elles et pour la pierre en général, son aspect très éternel par rapport à l’homme. Un jour j’ai entendu cette histoire de migration, de tailleurs de pierre anarchistes qui avaient construit une nouvelle Carrare dans le Vermont et je suis parti faire plus de recherches sur cette histoire. C’est là-bas que j’ai découvert les entretiens et dès que je les ai lus, j’ai compris qu’ils allaient être une partie importante du film.
Quelle est l’origine de ces entretiens ?
Pendant la grande dépression des années 1930, l’administration du gouvernement américain de Roosevelt essayait de développer le travail social utile, en partant de l’idée qu’il fallait financer le travail public pour relancer l’économie. Aujourd’hui, en Italie, on combat plutôt la crise en coupant les dépenses et, évidemment, en commençant par la culture. Là-bas, Roosevelt a développé des programmes pour envoyer des écrivains dans tous les états avec l’objectif de voir comment les gens vivaient pendant la grande dépression. Grâce à ce projet et à d’autres similaires avec des photographes ou des réalisateurs, les Etats-Unis disposent d’un énorme patrimoine de témoignages sur cette période-là. Juste pour la vile de Barre, il existe près de 150 interviews, surtout d’ouvriers, mais les écrivains allaient aussi dans les bars, dans les marchés et ils interviewaient les gens.

Comment avez-vous choisi parmi ce grand nombre 
d’entretiens ?
J’ai eu du mal à choisir, j’ai même tourné des interviews auxquelles j’ai renoncé au montage. J’ai sélectionné celles qui me touchaient le plus et celles à travers lesquelles je pensais arriver à raconter toute l’histoire de la communauté. Giuliano, le sculpteur qui apparaît dans le cimetière est le seul à parler pour lui-même. Au début je voulais trouver les tombes des gens qui avaient été interviewés mais je n’arrivais pas à les identifier. J’en ai parlé avec Giuliano qui est un peu la mémoire historique du lieu. Il connaissait les récits mais pas les noms et j’ai découvert que les écrivains les avaient changés dans la perspective d’éditer un livre. Mais les histoires sont vraies et chaque fois qu’un habitant en lisait une,
j’entendais : « Je connais cette histoire, ma grand-mère me la racontait. »

Comment avez-vous travaillé avec les gens de la ville ?
Je connaissais les entretiens par cœur et j’étais sur place. 
Dès que les gens ont su que je tournais un film, j’ai pu les rencontrer facilement. Quand je sentais que quelqu’un était parfait pour un entretien, je trouvais souvent un lien… 
C’était parfois évident, comme le travail qu’ils faisaient (le maire d’aujourd’hui pour interpréter le maire de l’époque). D’autres fois, c’était plus subtil mais souvent, le lien se révélait finalement très réel. Après avoir lu les textes, certains me disaient « mais ça parle de moi, de ce que je fais ! » Il y a eu plein de coïncidences, c’était presque une histoire de fantômes ! Le personnage qui joue de la batterie, par exemple, avait fait un entretien que j’ai dû couper. Il s’agissait d’un homme qui racontait avoir vu un ouvrier se faire écraser par une pierre. Après l’entretien, il m’a montré un journal de l’époque dans lequel un article parlait d’un homme écrasé par une pierre dans la carrière et m’a dit : « Lui, c’était mon grand-père ».
Est-ce que les habitants de la ville ont participé à la mise en scène des images ?
La méthode de travail était très simple, je ne faisais que filmer les personnages dans leur vie quotidienne. C’est valable aussi pour Giuliano, qui marche dans le cimetière, vit juste à côté et adore y amener des visiteurs pour leur raconter l’histoire des carriers qui y sont enterrés. Je leur faisais lire les entretiens et si un passage entrait en relation avec eux, je leur demandais de lire la phrase face à la caméra. C’est le seul moment où on les voit parler. L’intention était de créer un moment où le passé et le présent s’unifient, où se manifeste le lien entre le passé et le présent qui persiste dans tout le film, le rendant concret, réel.

Il est rare que des documentaires sur l’histoire aient aussi peu recours aux images d’archives. C’était une volonté d’avoir le moins d’images de l’époque possible ?
J’ai étudié l’histoire à l’université avant de travailler comme réalisateur. Dans ce film, j’ai fait une tentative que je continue dans le prochain : raconter l’histoire d’une façon différente. Souvent, les documentaires d’histoire sont réalisés à base d’archives ou de reconstitutions. Dans ce cas, je m’intéresse à la persistance et aux traces du passé dans le présent. J’ai essayé de raconter l’histoire à travers le présent, en filmant 
le présent. C’est un documentaire d’histoire un peu sui generis, 
pas ordinaire.

Propos recueillis par Stéphane Gérard.