Sangre de mi sangre de Jérémie Reichenbach

SANGRE DE MI SANGRE
Jérémie Reichenbach
Compétition française /  77’ / 2014 / France, Argentine

 

En Argentine, le quotidien d’une famille Mapuche dont les hommes travaillent dans un abattoir autogéré.

Pouvez-vous nous raconter comment est née l’idée de faire ce film ?
Ce film est pour moi dans la continuité de mes précédents qui abordent la question du groupe et de la communauté, de la place et du rôle de l’individu à l’intérieur de celle-ci.
Je m’intéressais depuis un certain temps aux mouvements des entreprises récupérées en Argentine et j’ai participé au tournage du film d’un ami à Buenos Aires. C’est dans ce cadre que j’ai appris l’existence de cet abattoir autogéré. J’ai tout de suite eu le sentiment qu’à travers la représentation filmique de ce lieu et de ceux qui y travaillent, pouvait se créer une forte dualité entre l’image d’un métier qui dérange (boucher dans un abattoir) et celle d’un système d’organisation du travail, l’autogestion, qui ferait plutôt rêver car il porte en lui une sorte d’idéal révolutionnaire… J’étais à la fois très attiré et effrayé à l’idée de filmer dans l’abattoir, mais dès ma première visite j’ai été totalement subjugué par la force esthétique que dégageait le lieu.
Finalement, pourquoi avoir axé le film sur une famille ?
À l’origine, j’avais l’idée de faire un film « de groupe », sans personnages qui dénotent particulièrement les uns des autres, mais, en commençant à tourner, le film a vite dévié de son cours initial et je me suis intéressé à certains travailleurs, plus particulièrement à une famille. Ainsi Tato, sa mère avec qui il vit, et ses oncles qui travaillent à l’abattoir, se sont imposés comme les personnages principaux. Tato est au centre d’un premier cercle qui fait partie de la famille et tout un groupe de cette famille travaille à l’abattoir. C’est dans cette dialectique entre les différents groupes et ensembles que s’est définie la géographie du film. La durée du tournage s’est au final échelonnée sur une période d’un peu plus de trois ans, dictée par les événements qui façonnaient la vie de Tato.

Comment s’est passé le tournage ? Avez-vous tout tourné seul ?
Depuis quelques années, je tourne seul. C’était au départ un choix économique mais c’est devenu une manière de faire. Cela me permet d’être en immersion totale, de vivre et de partager énormément avec ceux et celles que je filme. Mais cela a aussi ses limites, notamment concernant la prise de son. Le micro est fixé à la caméra et ne permet pas beaucoup de marge de manœuvre. Et puis, le plus dur est de ne pouvoir parler à personne des doutes sur le film qu’on fait.

Si l’on voit bien que les gens vous prennent en compte en tant que filmeur, ils interagissent par contre très peu avec vous. C’était un choix ?
Je vais parler de mon expérience personnelle mais je pense que d’autres s’y reconnaîtront : souvent en début de tournage, la personne filmée pense qu’on attend d’elle quelque chose et elle en fait trop. Quand j’ai commencé à filmer Tato et sa famille, ils me parlaient tout le temps, donc en ce sens, oui, ça a été une demande de ma part. Je ne leur ai pas dit « faites comme si je n’étais pas là » mais je leur ai demandé de ne pas se sentir obligés de me parler tout le temps quand je tournais. Et puis peu à peu on a trouvé une manière de faire qui nous convenait et c’est devenu comme une sorte de ballet entre eux et moi où chacun trouvait naturellement sa place. Avec le temps, il y avait une connivence très forte entre nous et je leur ai fait part de mon envie de filmer certaines scènes. Du coup, sans vraiment les diriger, nous avons pratiqué une forme que nous avons mise en scène ensemble, même si le mot est sans doute un peu fort.

Les gens sont filmés généralement de très près, leurs corps prennent une place très importante : on les voit souvent manger, couchés, en train de se masser. Leurs scènes de vie ressemblent au quotidien de nombreuses familles sud-américaines. Étant donné que ces scènes alternent avec celles de l’abattoir, souhaitiez-vous insister sur les corps de ces gens en analogie avec ceux des animaux ?
Très tôt il m’est apparu que le corps serait un des motifs esthétiques du film, non pas dans l’idée de créer une analogie avec celui des animaux (justement nous avons fait au montage très attention aux raccords qui auraient pu le suggérer, mais peut être avons nous raté notre coup) mais plutôt dans l’idée que le corps est aussi le symbole de notre propre finitude. Qu’il soit jeune ou vieux, au repos ou en mouvement et aussi vivant qu’il puisse être, ce que nous dit notre corps c’est qu’un jour nous allons mourir. Et dans les images de l’abattoir, on voit clairement que de l’animal bien vivant au tas de viande morte, il n’y a qu’une fine paroi. C’est plutôt cette idée qui m’intéressait.