ON A GRÈVÉ de Denis Gheerbrant

ON A GRÈVÉ
Denis Gheerbrant
Compétition française / 70′ / 2014 / France

Le cinéma de Denis Gheerbrandt se construit à partir de la parole d’un sujet qui se révèle en s’adressant au spectateur. Pour son 11 e film le cinéaste suit des femmes de chambre en lutte avec le groupe hôtelier « Louvre Hôtel ». Pour ces femmes étrangères la parole était tout sauf évidente.

D’où vous est venue l’idée de faire ce film ?
Depuis le printemps 2010 j’ai commencé à travailler sur la question des travailleurs du nettoyage sous l’angle de l’invisibilité. Le nettoyage c’est la porte d’entrée dans le travail pour tous les étrangers. Et pendant presque un an j’ai assisté et filmé des consultations juridiques au syndicat cnt nettoyage. Ces travailleurs immigrés, je les appelle « les invisibles », parce ce qu’on ne les regarde pas. C’est une culture qui nous est opaque. On parle de repli communautaire mais ils sont là où on les met et cette invisibilité que j’ai l’air de dénoncer comme un vieux gauchiste, est une protection pour eux. 
Parler, s’exposer dans une société qui n’est pas la leur c’est dangereux. La question de l’étranger est la question de qui nous sommes, quel est l’étranger en nous. L’exploitation maximum qui sévit dans ce milieu m’intéresse. Ce travail, qui ne peut être délocalisé, se trouve délégué à des sociétés de sous-traitance. Le simple fait que leur travail soit payé à la tâche les situe dans une zone de non droit. Comme une délocalisation de la main d’oeuvre à l’intérieur même de notre société. Deux films sur les invisibles sont issus de ce travail : On a grèvé est le premier. Et je suis en cours de tournage avec un Malien d’un foyer de Montreuil, que je suis depuis deux ans, et qui fait des ménages en entreprise.

Au début du film, il y a d’un côté la multinationale,
de l’autre une poignée de femmes de ménage. Vous ne cherchez pas à confronter les points de vue et restez du côté des femmes…
La notion de point de vue est une notion journalistique. Penser qu’on va opposer des paroles !? Ce n’est pas le même registre, un journaliste qui est dans un devoir d’information se doit de récolter les deux points de vue. Moi je filme des gens de là où ils sont et dans leur expérience. Ces gens se découvrent à moi pour le spectateur. Le cinéma documentaire fait partie de ce que Savona appelle « fabriquer de l’histoire ». Quand Mariame dit que c’est la première fois qu’elle fait grève, on est dans cette dimension historique. Je me suis donné comme objectif que ces femmes nous apparaissent dans cette épaisseur historique. D’où viennent-elles ? De quelle culture ? Quel a été leur chemin ? Et comment ce combat politique est une étape importante dans ce chemin ? Car en faisant grève elles prennent une place dans la société. à la fin, la dernière parole est celle d’une femme de chambre qui dit aux gens du front de gauche, aux élus… « On sera toujours derrière vous pour vous soutenir », c’est un beau renversement, elles ont pris leur place, maintenant ce sont des citoyennes.

Pouvez-vous parler de votre approche cinématographique ?
Quand on filme une grève on fait un film de grève c’est un genre, il faut quand même sérieusement tordre les données pour ne pas être là-dedans. C’est un scénario une grève : des gens affrontent une situation, vont-ils gagner ? Mais à la fois par rapport aux films de grève, je filme assez peu les conflits à l’intérieur du groupe, avec la direction… La structuration de ce film se fait mollement sur la notion de récit et beaucoup plus sur la découverte de ces personnes. Et ça rejoint mon approche du cinéma. Un cinéma qui ne peut exister sans la parole de l’autre, qui trouve son origine dans la parole (pas le verbe comme le dirait la bible, mais bien la parole) et qui s’élabore à partir d’elle parce que c’est son objet. La difficulté, c’est que ces femmes sont toujours ensemble. Elles parlent à l’intérieur et de l’intérieur du groupe, elles ne coupent jamais le cordon. Et le travail du film, c’est de les faire passer d’une parole collective à une parole individuelle, d’aboutir à une parole propre.

Le titre du film On a grèvé est aussi une parole du film.
Il évoque cette première fois. Ce n’est peut-être pas du « bon français », mais d’un nom faire un verbe, c’est ainsi que se fabrique une langue, en se l’appropriant. « On a grèvé » nous dit quelque chose de l’origine de ces femmes, du chemin qu’elles ont parcouru, perpétuant ainsi sous le régime de la mondialisation, celui de la colonisation – « ils nous traitent comme des esclaves » dit l’une d’elles. Dans cette expression, « on a grèvé », résonnent les percussions et les danses, comme une manière de dire à la direction mais aussi à la population avoisinante : « c’est notre territoire, ici c’est chez nous ».

Qu’est ce qui vous intéresse vous dans ce conflit, qu’allez-vous chercher ?
J’ai fait un film en 1985 qui s’appelait Question d’identité, ça pose un peu les choses. Je reste sur une définition assez simple de la question que je pose : « Comment tu fais avec la vie ? ».
Cette question n’est pas de moi mais d’Edgard Morin et Jean Rouch dans Chronique d’un été. Quand j’ai vu ce film à l’Idhec je me suis dit « c’est ça que je veux faire ». Après c’est une question de déclinaisons en fonction de qui on rencontre. Évidemment, si je vais voir un notable, il me regardera de travers. « Ça va moi la vie, qu’est ce que tu veux ? »

Il aura d’autres problèmes !
Oui mais… Soyons clair ! Le cinéma de fiction français prend très bien ça en charge. Emmanuelle Devos est parfaite. Mais ce n’est pas mon affaire.

Propos recueillis par Olivier Jehan.