Le rappel des oiseaux de Stéphane Batut

LE RAPPEL DES OISEAUX
Stéphane Batut
Compétition française / 40’ / 2014 / France

 

Dans Le Rappel des oiseaux, Stéphane Batut nous montre un rituel funéraire tibétain où le corps du défunt est donné en pâture aux vautours. Pour pouvoir partager ces images très crues, il nous propose un dispositif qui met en perspective ce qu’il a vu : il demande à un tibétain en exil de s’asseoir à la table de montage avec lui et de 
re-visionner ces images mortuaires. Nous assistons au rituel funéraire commenté par ces deux personnages.

Comment vous est venue l’idée de faire ce film ?
Par hasard, j’étais en voyage depuis trois semaines dans les régions tibétaines de la Chine. La gérante de notre hôtel nous propose une excursion pour assister à ce rituel où le corps des morts est donné en pâture aux vautours. Passée la réticence à y aller comme un touriste lambda, je me suis décidé à emporter une caméra pour tenter de comprendre ce qui pouvait inciter les touristes et moi-même à assister à ce genre de rituel. Sur place, je me suis rendu compte que la position du touriste, caméra ou pas, ne tenait pas. On est dépassé par l’ampleur de l’événement, il n’y a pas de distance possible, on est forcément concerné par ce qui se déroule. Je me suis imposé de filmer malgré tout. Pendant plusieurs mois je n’ai pas pu regarder les images, puis un jour je me suis décidé à les monter et j’ai montré mon travail à Laurent Roth, qui s’y est intéressé. Ensemble nous avons imaginé un principe : un personnage fictif de Tibétain en exil, que je fais venir pour créer une discussion à partir de ces images. J’ai d’abord écrit seul la partition de nos deux personnages à partir des réflexions que m’inspirait le rituel. Mais je me rendais compte que ça ne tenait pas, il fallait quelqu’un qui ait un vrai rapport à l’événement . J’ai alors invité beaucoup de Tibétains à venir réagir aux images et j’ai recueilli leurs témoignages. Je les ai synthétisés dans un seul personnage. C’est un principe un peu fictionnel mais qui se base sur du documentaire.

Pouvez-vous nous parler de ce choix d’introduire ce 
dispositif fictionnel ?
Ce dispositif me semblait la seule possibilité pour partager ces images. Sans réinterprétation les images sont trop violentes ! Mettre en scène deux observateurs qui regardent en désamorce le coté spectaculaire. C’est aussi un film sur une rencontre culturelle et un échange. Je voulais que l’on sente que c’est possible de partager ces images, qu’elles intéressent aussi les Tibétains. Elles provoquent de vraies rencontres. à partir de ce rituel, des questions universelles se posent sur la mort, sur sa représentation, les peurs qui y sont associées et la façon que nous avons de nous en protéger. Dans le film mon interlocuteur parle d’un rêve où il a cru voir sa mère… Ce genre d’échange intime, il y en a eu plusieurs au cours des entretiens. Ce rituel étrange pour nous, permet à chacun de se projeter, d’y raccrocher des choses de sa propre vie. Le dosage et la part d’adhésion du spectateur à cette fiction étaient vraiment une question délicate. Avec ce dispositif je tenais à ce qu’on soit dans le présent de l’expérience, comme je l’ai été. Mais en même temps je ne voulais pas qu’on croie totalement à une forme documentaire. Je voulais qu’on comprenne que ce personnage tibétain n’improvise pas vraiment devant les images. Qu’il y ait l’idée d’une réinterprétation.

Dans votre dispositif, vos commentaires sur le réel en influencent la lecture. Par exemple, dès le début du film vous montrez l’arrivée en bus des touristes sur le site et vous évoquez en off un paysage de Corrèze et un convoi en corbillard, plus tard vous évoquez l’enfer à propos des images des vautours. Il y a une multitude d’exemples qui déplacent le sens de ce que l’on voit à l’image…
J’avais envie que l’on sente que le regard de chacun est imprégné non seulement de sa culture mais de son histoire personnelle. Je propose des pistes d’interprétation en essayant d’ouvrir le plus possible vers d’autres identifications possibles. L’image des vautours évolue dans le film. Au début ils sont effrayants, je pense qu’on est très impressionné comme je l’étais moi même. Une fois le corps disparu, il y a acceptation et la représentation que l’on a d’eux est modifiée.
Sur place j’ai filmé des choses qui m’apparaissaient dures à regarder et j’y reconnaissais des images plus familières : l’enfer
avec tous ces oiseaux, des cauchemars, des films… Il y a toujours des passages entre le réel et sa représentation. Et le rituel, je le voyais aussi comme une représentation avec sa mise en scène, beaucoup de choses m’échappaient mais je les ai comprises par la suite avec les Tibétains. Par cette représentation, le rituel nous fait entrer dans une interprétation de la mort qui est finalement assez rassurante. Il nous permet de regarder.

Il y a un coté « voyeur » dans cette démarche touristique.
C’est un thème indirect du film ?
Nécessairement quand on parle de la peur de voir, la question du voyeurisme se pose. Mais le voyeurisme c’est regarder sans être vu. J’ai senti qu’il était possible de filmer ces personnes même si ce rapport était brutal. Moi je n’avais aucun plaisir à regarder ces images crues. Les images sont là parce qu’elles sont nécessaires au traitement du sujet. Le film parle de la peur qu’on a à se représenter certaines choses, je ne pouvais pas laisser tout hors-champ. Il fallait donner à voir ce que j’ai vu. Les Tibétains se moquaient des touristes trop sensibles, ils n’ont pas la même difficulté à regarder ce rituel. Ce n’est pas le même rapport à la mort. D’ailleurs, une des premières choses que font les Tibétains en exil en France, c’est de donner leur corps à la science, c’est très important pour eux que leur corps soit utile.

Propos recueillis par Olivier Jehan