He bû tune bû de Kazim Öz

Compétition internationale / 81′ / 2014 / Turquie
dimanche 23 mars, 18h15, cinéma 2 + débat
mardi 25 mars, 14H00, cwb
mercredi 26 mars, 15h45, cinéma 1 + débat

Kazim Öz filme une famille kurde d’Anatolie se déplaçant vers la région d’Ankara pour travailler comme saisonnier dans les champs de salade. Entre émigration du travail, conflit familial et film d’amour, le cinéaste s’attache à rester au plus près de ses personnages.

Comment avez-vous connu les personnages du film et comment êtes-vous parvenu à être aussi proche de 
chacun d’eux ?
Après avoir pris la décision de faire un film sur les travailleurs saisonniers j’ai su que le choix de la famille serait très important. C’est pourquoi j’ai passé plusieurs mois à faire des recherches dans plusieurs villes. J’ai rencontré de nombreuses familles avant de choisir celle-ci parce que je savais que ces personnages joueraient un rôle primordial dans la fabrication du film. Le père de famille était sourd et cela a influencé mon choix, mais après le début du tournage nous avons découvert qu’il n’était pas vraiment sourd ! Il simulait la surdité car il croyait que nous venions de la part d’un service social et il voulait s’assurer que nous serions persuadés de la gravité de leur situation. Dans le fond, c’était le reflet de leur réalité et j’ai décidé de garder cette scène. Cela donne un côté tragi-comique à cette partie du film et c’est devenu un ressort dramatique important qu’il aurait été difficile de rendre dans une fiction. Je crois qu’un réalisateur n’est en droit de faire un film que s’il prend part à la vie de ses personnages et qu‘il peut vivre comme eux, sinon sa caméra demeure extérieure à l’histoire comme un touriste.

Le film alterne des scènes préparées et d’autres prises sur le vif, qu’est-ce qui était écrit au départ et qu’est-ce qui était improvisé ?
Robert Bresson a dit quelque chose comme : « l’art peut arriver quand la réalité se rapproche de la fantaisie ou quand la fantaisie se rapproche de la réalité » et pour moi c’est encore plus vrai pour le cinéma documentaire ! Faire un documentaire implique de vivre en même temps que l’on fait le film et ce nouveau vécu prend incidemment sa place dans la dramaturgie, qui pourtant est conduite par l’instinct du réalisateur. Dans le fond ce film est l’histoire d’une laitue (en tant que produit agricole) et des histoires sous-tendues par la culture de celle-ci. Ces histoires d’amour, d’exploitation ou de lutte que nous n’avions pour ainsi dire pas prévues au stade de l’écriture du film sont arrivées de manière spontanée.

Étiez-vous au courant de l’histoire d’amour qui surgit au milieu du film et comment l’avez-vous intégrée ?
Non, nous n’en savions rien. Comme on le voit dans le film, nous l’avons découverte quand j’ai interrogé le personnage sur sa vie amoureuse. Certes, notre caméra était à la recherche de nouveaux éléments de récit mais ce fut une totale surprise qui décida de la deuxième moitié du film. En un sens, c’était un cadeau du Dramaturge caché ! Sans cette histoire d’amour, l’histoire de la laitue serait insipide comme un plat sans sel…

Le choix du titre renvoie à la dimension du conte, en quoi était-ce important pour vous de l’évoquer ?
Je ne vois pas l’intérêt de faire des films qui n’aient pas une certaine qualité cinématographique, qu’ils soient courts ou longs, fictions ou documentaires. Au début le titre était le Sang de la pomme, mais avec les péripéties amoureuses et les questions de classe présentes dans le film il était nécessaire de le rebaptiser. C’est un titre qui ouvre sur plusieurs possibilités. « Il était une fois deux frères, un riche et un pauvre qui… ». « Il était une fois un beau jeune homme et une belle jeune fille…. », « Il était une fois une nation…. ». Ces possibilités variées donnent au film plus de sens.

Vous êtes amené à vous engager auprès des personnages du film qui vous demandent de l’aide, est-ce que pour vous filmer va au-delà de raconter une histoire ?
La physique quantique a fait de grands progrès dans ce domaine ! La double expérience dite « Fente de Young » nous a montré comment les plus petites particules d’une entité non-organisque peuvent agir différemment face à la présence ou à l’absence d’un observateur ! Je veux dire par là qu’il est impossible d’avoir une caméra vraiment objective. Du moment que le cinéaste est inclus dans l’histoire, il est difficile de séparer subjectivité et objectivité. L’important c’est l’éthique que l’on se donne.

Propos recueillis par Gauthier Leroy et Lucrezia Lippi.
Texte traduit par Gauthier Leroy et Mahsa Karampour.