Hams al moodun de Kasim Abid

HAMS AL MOODUN
Kasim Abid
Compétition internationale Premiers films / 62’ / 2013 / Irak, Royaume-Uni

 

Une traversée subjective et personnelle du réalisateur signifiant son lien avec trois villes tumultueuses de Moyen-Orient : Ramallah, Bagdad et Erbil.

Qu’est-ce qui rendait nécessaire pour vous ces enregistrements quotidiens depuis votre fenêtre ?
J’ai commencé à filmer sans projet précis. Je suis un caméraman obsédé par la lumière et les objectifs. Le projet a commencé en 2002 à Erbil. Après avoir vécu pendant de longues années à Londres, je me suis retrouvé à Erbil pour faire un projet d’ateliers documentaire avec des jeunes cinéastes kurdes. Depuis mon départ en 1974, c’était la première fois que je retournais en Irak. Pendant la journée je regardais l’animation de la rue depuis le balcon de l’hôtel ou j’étais logé. J’étais hypnotisé par le calme matinal, la lumière du soleil après la pluie, les vagues de vendeurs à la sauvette poussant leurs chariots remplis de marchandises. Les étudiants en chemise blanche qui traversaient la rue me rappelaient ma propre jeunesse à Bagdad. J’ai senti en les observant le besoin de filmer une sorte de « journal depuis la fenêtre » où je pourrais regarder à distance des histoires individuelles. Normalement dans un film, ce type d’image de rue avec des gens sert de plan de coupe, mais dans ce travail je voulais les mettre au-devant de la scène. Je voulais trouver un moyen pour les spectateurs de regarder et créer une relation plus personnelle avec la réalité de ces villes sans un intermédiaire.
Plus tard et pendant la deuxième Intifada (2000-2003), j’ai voyagé à plusieurs reprises en Cisjordanie pour former les jeunes étudiants palestiniens de l’université de Birzeit en documentaire. J’étais pratiquement le seul invité logé au Loyal Court Hôtel à Ramallah. Depuis ma fenêtre je me suis mis à regarder et à filmer la vie de Ramallah, comme j’avais fait à
Erbil. C’est comme ça que le film a commencé. D’un lieu à l’autre j’ai appliqué la même façon de penser et d’observer en filmant ce qui m’intéressait. Quand le film a commencé à prendre forme, j’ai compris qu’il s’agissait d’une traversée subjective et personnelle, significative du lien que j’avais avec ces lieux. En quelque sorte Bagdad, d’où j’étais exilé depuis plusieurs années et que je retrouvais complètement transformée par l’occupation militaire, m’adressait un désir ardent d’être filmée.

Vous avez filmé pendant une décennie. Comment avez-vous construit et écrit le film à partir des rushes ?
Je n’avais qu’une trentaine d’heures du rushes. Je suis caméraman et la caméra m’offre un moyen de construire une réflexion sur le monde. Toutes ces années, les images et leurs résonances émotionnelles sont restées gravées dans ma mémoire, et puis un jour j’ai vu les plans défiler les uns à côté des autres, coulant comme une rivière. Je n’ai rien écrit. J’ai juste continué à monter à partir de ce que je visualisais. Je n’ai jamais aimé les voix-off et dans mes deux courts-métrages précédents j’ai fait en sorte de ne pas m’en servir. J’ai toujours voulu m’exprimer visuellement avec un langage cinématographique et non pas à travers les mots. Instinctivement, j’ai senti que je devais commencer et finir le film par une boucle avec les deux parties plus courtes tournées à Ramallah et à Erbil. Chaque partie retrouve son écho dans l’autre. Elles commencent l’une et l’autre avec les marchands de pain dans la rue, au matin. À Ramallah le couvre-feu interrompt le rythme de la journée, alors qu’à Erbil c’est la pluie qui coupe le rythme quotidien. J’ai mis la séquence d’Erbil à la fin, même si je l’ai filmée en premier. Parce je trouve qu’elle a une dimension plus poétique, ou peut-être métaphysique, qui relève le film à un autre niveau. Cette séquence est une sorte de coda, qui à la fin du film intensifie le mouvement dramatique.

Bagdad est votre ville natale. Quand vous y retournez après le départ de Saddam Hussein dans quel état se trouve le cinéma irakien ?
En 30 ans d’exil, les images de ma ville ne m’ont jamais quitté. Finalement, quand j’y suis retourné en 2003 pour voir ma famille, j’ai retrouvé une autre ville. Le pays était occupé et tout ce dont je me souvenais était détruit. Le cinéma, sous le régime de Saddam Hussein, était au service de son image et de la propagande du régime Bath. Le ministre de la culture de gouvernement actuel applique les mêmes méthodes. Je suis un cinéaste indépendant, je crois fortement que la culture et l’art ne peuvent pas être contrôlés et qu’un artiste ne fait pas partie de la machine de propagande publique. C’est pour ça que je me sens toujours comme un étranger là-bas, tout en vivant cette expérience douloureuse de voir l’Irak devenir un autre lieu d’exil. Cela dit, durant ces dernières années un mouvement alternatif a émergé et les jeunes cinéastes font des films à petit budget grâce au numérique.

Les jeunes sont omniprésents dans votre film. à votre avis, comment le cinéma peut-il prendre part à la reconstruction du pays ?
Je consacre beaucoup de temps à former les jeunes parce que je crois au pouvoir de l’éducation. Depuis 2004, nous avons fondé l’IFTVC1, une école qui propose des cours gratuits et intensifs de réalisation et de production de films. Malgré les explosions, nous avons réussi à organiser sept cours de cinéma documentaire et produit vingt films, dont quatorze ont gagné des prix internationaux. Ces films sont les témoins du talent du cinéma indépendant. Ce cinéma ouvre une fenêtre sur la vie des gens ordinaires dans une époque « pas ordinaire ». Ce qu’on fait à l’IFTVC paraît fou, mais c’est le seul moyen de confronter la violence et la destruction en contribuant à l’émergence d’esprits indépendants. Comme dit un proverbe chinois : « Allume une bougie au lieu de maudire l’obscurité ».

1. Independent Film and TV College

Propos recueillis par Mahsa Karampour