¡Bello, bello, bello! de Pilar Alvarez Garcia

Compétition Internationale Courts-métrages / 24’ / 2013 / Cuba

A travers la contemplation esthétique des œuvres du Musée des 
Beaux Arts de la Havane, une voix anonyme nous livre ses souvenirs 
et émotions les plus intimes.

 

Pouvez-vous nous décrire votre parcours professionnel ?
Je suis née dans le nord de l’Espagne, mais j’ai vécu dans plusieurs villes différentes. J’ai d’abord fait l’école des Beaux-Arts, où je me suis surtout consacrée à la peinture. Après mes études, j’ai travaillé pendant quatre ans dans un musée, dans le département de l’éducation et de la recherche. à l’époque, je réalisais déjà des vidéos, mais j’avais l’impression qu’il me manquait quelque chose, un langage que je ne maîtrisais pas. J’ai donc décidé de quitter mon travail, un bon travail dans un musée, pour me lancer dans des études de cinéma. Je n’étais pas toute jeune. J’ai d’abord étudié le documentaire à Madrid pendant un an et ensuite je suis partie trois ans à Cuba, pour combler mes lacunes de langage audiovisuel et de cinéma en général. Je venais du monde de l’art et de l’art-vidéo, celui du cinéma m’était inconnu. Je viens donc de passer trois ans à Cuba, où j’ai suivi une formation très intense à l’école de San Antonio de los Baños. C’est un endroit assez spécial. C’est une école internationale, avec des étudiants de toutes origines. Je dirais que c’est comme un monastère à la campagne, un endroit où l’on se consacre 24 heures par jour non pas à la prière mais au cinéma. Apprendre le cinéma, voir du cinéma, faire du cinéma… Je suis sortie avec de très bonnes bases pour commencer mon propre travail de manière indépendante. ¡ Bello, bello, bello ! présenté au festival, est mon film de fin d’études.


Votre film possède une structure narrative atypique, 
comment la décririez-vous ?
Pour ce qui est du domaine de l’art ou de la création, je n’aime pas utiliser des formules typiques, avec un format spécifique que l’on répète car on se sent en sécurité. Alors, pour cette œuvre, comme dans toutes mes œuvres, il s’agit pour moi d’explorer, de chercher et de tester des nouvelles expériences. Mais en fait, il n’y a rien de nouveau dans mon film, tout a déjà 
été fait. C’est vrai que ce type d’œuvres restent assez marginales en terme de diffusion. Mon film est un mélange de relations personnelles, d’expérimentations, d’émotions et de recherches esthétiques.

D’où est venue l’idée originale de votre film ?

Il s’agit d’un film d’école. Nous avions donc une longue période de recherche pour choisir un sujet, avant de former une équipe de tournage avec les autres camarades. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire et j’étais un peu à la dérive. Je savais juste que si je restais toujours honnête avec moi-même, le chemin se dessinerait tout seul. Tout a commencé quand je marchais dans les rues de la Havane, je me suis retrouvée face à une affiche où l’on pouvait lire « Névrosés Anonymes ». Cela m’a interpellée et j’ai voulu en savoir plus. J’ai donc décidé d’aller aux réunions tous les lundis après-midi. Ils m’ont expliqué que 95% des gens sont névrosés, et que la névrose est la maladie des émotions. Ils se réunissaient donc en groupe de parole afin de mieux exprimer leurs émotions et clarifier leurs conflits intérieurs. Je me suis dit que je pourrais faire quelque chose avec ça, et j’ai continué à aller aux réunions sans savoir vraiment où cela me mènerait. C’était agréable de sentir qu’avec notre écoute on pouvait aider quelqu’un. Je suis devenue amie avec une femme et deux hommes dont un était peintre, ce qui nous rapprochait davantage. Un jour, nous sommes allés au Musée des Beaux-Arts, et c’est à ce moment que mon film a pris forme. D’un côté, j’aimais écouter leurs récits personnels, captivants et émouvants, de l’autre, j’aimais beaucoup leur façon de parler des œuvres selon leurs propres expériences. En fait, ça rejoint un peu ce qu’on essayait déjà de faire dans mon ancien travail au musée. On donnait la parole à des personnes pas forcément spécialisées en art. C’est donc ainsi qu’est née l’idée originale. Il s’agissait de les écouter tout en conservant l’anonymat, de regarder l’art d’un autre point de vue et de pouvoir se reconnaître dans les conflits intérieurs de ces personnes étrangères, que l’on ne voit pas. C’était un peu le défi : peut-on faire ça avec le cinéma ? On me disait souvent que c’était risqué, mais pour moi, prendre des risques est fondamental dans le processus de création.

Comment avez vous construit votre film ?
C’est un film un peu particulier, car on est parti du son pour aller vers l’image. On a enregistré le son lors de plusieurs visites au musée, en groupe et individuellement, où je faisais parler les gens face à certaines œuvres que j’avais choisies en fonction du vécu de chacun et des récits que j’avais entendus au sein du groupe de parole. J’ai aussi enregistré en studio des entretiens où je leur projetais les mêmes œuvres, mais là, ils pouvaient parler de manière plus intime. Au début j’avais donc trois personnages, mais au fur et à mesure que le montage avançait, nous en avons conservé un seul à cause des contraintes de durée imposées par l’école. Comme dans tout montage, à chaque fois qu’on élimine un plan, on a un petit pincement au cœur, mais dans ce cas, on a supprimé carrément deux personnages. Ce fut douloureux, mais je pense que j’ai bien fait car le film fonctionne mieux ainsi.

Propos recueillis par Jean Sebastian Seguin