Raymonde Carasco et Régis Hébraud : à l’oeuvre

Raymonde Carasco, guerrière du songe

 Née le 19 juin 1939 à Carcassonne, Raymonde Carasco, petite-fille de républicains espagnols, se forme en histoire de la philosophie. En 1975, elle soutient sa Thèse de Doctorat, La Fantastique des Philosophes, devant un jury composé de Roland Barthes, Gérard Granel et Mikel Dufrenne.

 L’été suivant, avec son époux Régis Hébraud, Raymonde Carasco part au Mexique. Il faut ici souligner l’importance de cet événement qui va se répéter dix-huit fois jusqu’en 2001 : un esprit libre part librement, mandaté par nulle institution, financé par ses ressources propres, appelé par son seul désir. Autrement dit, entreprenant ces voyages, Raymonde Carasco n’a de compte à rendre à rien ni à personne : aucun compte disciplinaire, ni à l’ethnographie, ni à l’ethnologie visuelle, ni au cinéma ; aucun compte institutionnel, ni à l’université, ni à aucune maison de production. Seule la meut cette force intérieure dont le nom revient souvent dans ses carnets de voyage, la passion, au nom de laquelle le Mexique deviendra le terrain d’une quête menée à l’échelle d’une vie entière.

 De quelle passion s’agit-il ? D’une passion pour « l’écriture du voir », source commune de l’entreprise littéraire et de l’entreprise filmique de Raymonde Carasco. L’« écriture du voir » fait l’objet d’une investigation multiple, dont les dimensions se succèdent et s’allient en fondus enchaînés : une investigation historique, voir de ses propres yeux ce que deux voyants de la modernité, S.M. Eisenstein (voyage de 1976) et Antonin Artaud (tous les autres), avaient vu et transposé ; une investigation éthique, expérimenter l’approche d’autrui au point de contester les découpages identitaires et de renouveler profondément les formes descriptives ; une investigation artistique, porter l’écriture à l’intensité et à la diversité de l’expérience sensible ; une investigation philosophique, refonder nos croyances en matière de réel au prisme des pratiques cultuelles et quotidiennes qui s’offrent au pays tarahumara. « On entre dans la pensée Tarahumara un jour, un beau jour : c’est nécessairement un matin de fête », écrit Raymonde Carasco au printemps 2005 [1].

 Loin des écrits et des photographies exploratoires de Carl Lumholtz qui, parcourant la sierra Tarahumara en 1894 puis en 1898, en structure pour longtemps l’appréhension occidentale, les films et les écrits de Raymonde Carasco ne prétendent pas cerner les caractéristiques d’un peuple, mais forger l’écriture au feu des rencontres individuées et des événements psychiques qui en naîtront. Or, attentive à l’ensemble des mouvements physiques et psychiques, danses du corps et courses de l’esprit, parmi ces phénomènes, Raymonde Carasco ne cesse de s’interroger sur une dimension mystérieuse et impartageable : celle de l’activité mentale relative tour à tour ou simultanément aux images, au songe, au Sueño, aux visions, au travail de la pensée et de la « pensée-image ». La fresque filmique et les Carnets inventent une ethnologie des expériences psychiques, à la fois interrogative lorsque Raymonde puise aux sources directes de ses interlocuteurs rarámuri (à commencer par le dernier chaman, Ceverico), et affirmative lorsqu’elle intègre leurs réponses à sa propre réalité. « Tu as la force de la création. (…) Conquiers ta propre force. Deviens une guerrière. Mène ton combat. (…) Ainsi je commence ‘le travail du sueño’, peut-être, en guerrière. » (13 mars 1997). Autant que dans l’extraordinaire voyage de 1994 accompli en solitaire où elle découvre qu’Artaud avait reproduit verbatim les mots des Tarahumaras, autant que dans son sentiment immédiat d’appartenance à ce peuple qui avait su résister au colonisateur espagnol pendant des siècles et dont elle capte le plus de signes possible avant son extinction (par pauvreté et acculturation), autant que dans son amitié profonde avec certains chamans, danseurs et musiciens, c’est sans doute ici, dans cette guerre de libération psychique, que le trajet de Raymonde Carasco devient artaldien. Pourquoi, demande Jean-Louis Brau, qui rencontre Artaud en 1947, celui-ci avait-il éprouvé le besoin de partir au pays tarahumara ? « Il ne s’agit pas pour lui de retrouver les traces d’une ancienne civilisation, de se plonger dans un bain mythologique, mais d’un acte révolutionnaire au sens où l’entend Artaud, de libération de l’énergie de l’âme, comme il y a la libération de l’énergie de l’atome. [2] » L’œuvre de Raymonde Carasco explose de cette énergie aimante et multiforme qui appartient aux « puissances positives de la vie » [3].

 À leur magistrale fresque filmique, les recherches de Régis Hébraud dans les archives familiales a, depuis la disparition de Raymonde en 2009, permis d’ajouter trois pans oubliés ou restés inachevés : Divisadero 77 (2009), Los Matachines – Tarahumaras 87 (2011), Portrait d’Erasmo Palma (2011), ainsi que l’indispensable ensemble des Carnets de voyage. Pour ces splendides trésors, qui concernent deux continents, plusieurs disciplines et tant de dimensions de l’expérience humaine, que Régis Hébraud soit ici infiniment remercié.

 Nicole Brenez

 [1]Dans ses carnets de voyage, à paraître aux éditions François Bourin.

[2] Jean-Louis Brau, Antonin Artaud, Paris, La Table ronde, 1971, p. 169-170.

 

 [3] « Ainsi l’être-animal est-il meilleur que l’homme dans l’éthique Tarahumara. Et la plante à son tour est-elle peut-être elle même meilleure que l’animal, plus proche encore des puissances positives de la vie. » (Carnets, 9 août 1984).