Le multiculturalisme en questions : compliquer l’universel

 

 « Ce ne sont pas les ressemblances mais les différences qui se ressemblent »

(Claude Lévi-Strauss)

Une programmation qui s’inscrit dans le cadre du cycle organisé par la Bibliothèque publique d’information, autour des questions liées à la notion de « multiculturalisme. » Deux séances surgies de l’éventail qui s’ouvre entre l’universel et l’individuel, entre l’exception et la règle, et nous permettront d’explorer les expressions de la rencontre de l’autre, le regard dépaysé, l’oralité et les imaginaires périphériques.

Donner la parole à la minorité en nous-mêmes. Politique de la sensibilité

Par Emmanuel Alloa

Depuis ses débuts, le cinéma documentaire a tenté de s’écarter des grands récits, pour représenter des réalités mineures et pour faire entendre des paroles inhabituelles, pour donner à voir des vies et des destins laissés pour compte et donner la parole à ceux à qui elle est généralement refusée. Mais est-ce possible d’éviter que cette exposition des marges ne sanctuarise pas à plus forte raison le partage entre le centre et la périphérie, entre ceux qui montrent et ceux qui sont montrés? Car au fond, malgré le faux semblant de transparence que nous promet l’écran cinématographique, celui-ci reste encore et toujours un écran qui séparera fatalement ceux qui regardent de ceux qui sont vus. L’idée même de « multiculturalisme », que l’on invoque aujourd’hui avec facilité, reste elle aussi au fond plutôt confortable, puisqu’elle permet d’envisager une société où l’on s’entourerait d’autres cultures quand on le souhaite, mais où chacune pourrait aussi coexister avec les autres sans se confondre avec celles-ci. A l’idéal de l’individu immunisé, que rien n’affecte et qui ne sortirait de sa réserve que pour engager des rapports triés sur le volet, correspond le modèle social d’une coexistence sans heurts des cultures  – les minorités, c’est encore et toujours les autres. L’exotisme reste bien sûr une des façons les plus efficaces de neutraliser le défi de l’altérité.

Gilles Deleuze avait bien mis en relief ces deux notions différentes de la minorité, lorsqu’il rappelait que souvent, un cinéma des minorités finissait par se retourner en une opération de majoration. En élevant au majeur, on « prétend ainsi reconnaître et admirer, mais en fait on normalise ». Contre cette conception des minorités, Deleuze suggérait de procéder à une opération inverse, qui consisterait à ce que les mathématiciens appellent une « minoration » et à imposer donc un traitement en mode mineur ou en minorisation. En ce sens, une esthétique et une politique de la minorité, ce ne serait pas tant affirmer l’identité immuable et nécessaire de tel ou tel groupe (les femmes, les enfants, le Tiers-monde) ou encore de tel ou tel destin, ce serait plutôt une esthétique ou une politique qui fait l’épreuve de sa propre modification.

Un des enjeux du cinéma documentaire se joue peut-être précisément dans sa capacité à remettre en question ces partages entre le centre et la périphérie, et à briser l’effet d’anesthésie que ceux-ci provoquent. Comment devenir à nouveau sensible à ce que Francis Ponge appelait la « minorité en nous-mêmes »? Bref à ne pas considérer que la minorité soit une affaire d’identité (de groupe, de collectif ou d’ethnie), mais un enjeu de devenir. Entre sous-exposition et surexposition, qui sont autant de manières de statuer sur ceux qui sont dignes d’être vus et entendus, il s’agit de repenser l’enjeu de la représentation. Par-delà la représentation comme simple discours par procuration, mais aussi par-delà la chimère d’un « cinéma direct », qui  révèlerait par transparence la vérité du réel, il s’agit de repenser de quelle manière les appareils ont la capacité de nous rendre à nouveaux sensibles à ces zones de réalité auxquels d’autres appareils ont fini par nous rendre aveugles.