La nuit a des yeux

LA NUIT A DES YEUX

Une programmation de Marie-Pierre Duhamel Müller

La nuit résisterait-elle au « réalisme » ? Entre éclats électriques et art de l’éclairage (indispensables aux pellicules) et surpuissance des capteurs numériques (qu’il faut « éteindre »), la nuit a-t-elle jamais été « documentée » à la mesure de notre expérience ? Du noir au (trop) lumineux, des villes aux forêts, des débuts du cinéma aux expériences figuratives des artistes contemporains, la nuit s’échappe, se révèle ou se transfigure.  Histoire de la nuit cinématographique, histoire de la prise de vue, histoire de l’œil.

#1 – Palais de l’électricité

L’électrification des villes et les débuts du cinéma sont contemporains. Triomphe d’Edison, que ses productions transcrivent. Les premières pellicules sont de faible sensibilité : le progrès électrique recomposera la nuit urbaine en symphonies lumineuses. Ce cinéma noctambule durera.

Films Edison Manufacturing Co. / Thomas A. Edison Inc. (Etats-Unis, film 35 mm n. et bl., muet)

Palace of Electricity (1900, 1’)

A trip around the Pan-American Exposition (1901, 11’)

Filmé d’un bateau sur les canaux de l’Exposition Panaméricaine de Buffalo.

Panoramic View of Electric Tower from a Balloon (1901, 1’20)

La caméra placée dans le panier d’un ballon est lentement élevée à 142 m., puis redescendue.

Pan-American Exposition by Night (1901, 51 sec)

Panoramique de jour et panoramique de nuit.

Coney Island at night (1905, 4’)

Panoramiques et détails de Luna Park et Dreamland. On finit dans un ciel qui n’est que noir profond.

Les halles centrales de Boris Kaufman (20’, 1927, France)

Les Halles de Paris la nuit, par le directeur de la photographie (et frère) de Dziga Vertov, opérateur pour Eugène Deslaw, Jean Vigo et Elia Kazan.

Praha v záři světel (Prague brille de ses lumières) de Svatopluk Innemann (22’, 1928, République tchèque)

Commande d’une compagnie d’électricité : Prague, ses rues, ses vitrines, son tramway, ses premiers néons et son château. Noir profond de la pellicule percé d’électricité, et d’un fort projecteur.

Paris, la nuit de Jean Valère, Jacques Baratier (23’, 1955, France)

Paris noctambule sur pellicule noir et blanc. Avenues et places, manèges, bals et sports : le montage compose la ville électrique des années 50.

Beltane de Christopher Steel (6’, 1997, Royaume-Uni)

En guise d’électricité, les feux d’une fête « païenne » dans la nuit d’Édimbourg. « C’est le récit partiel et simplifié en 6 minutes de l’événement. Une reconstitution de reconstitution. » (Christopher Steel)

Coney deFrank Mouris, Caroline Mouris (5’, 1975, États-Unis)

Le soleil se couche, la nuit tournoie en néons et pixilation,

#2 – Histoire de la nuit

Le montage affole la lumière, l’exposition fait vibrer le 16 mm. Couleurs déchaînées ou nuances des noirs, gestes survoltés ou ralentis : la nuit est à la fois matérielle et rêveuse. Les films sont des expériences de la perception, et des souvenirs de nuits vécues.

Les Nuits électriques de Eugène Deslaw (9’, 1929, France)

« Témoignage d’un sujet d’élection pour les cinéastes d’avant-garde des années vingt : les lumières de la ville, la nuit. Le clignotement des enseignes lumineuses remplace le clair de lune romantique et devient la métaphore de la projection cinématographique. À la sortie du film, Deslaw s’exclame : « La réclame des réclames, la projection lumineuse de lumières, l’embrasement général torrentiel d’une ville, voilà qui m’a tenté. » Il souligne qu’il s’agit d’une « protestation contre la représentation littéraire des nuits, ces nuits, vous savez, où rien ne bougeait, ces nuits où il n’y avait que des chandelles, du pétrole, une vieille lune ennuyeuse et usée jusqu’à la corde par tous les rimailleurs symbolistes ». » (Patrick de Haas, Notice du catalogue de la collection du MNAM)

Broadway by Light de William Klein (11’, 1957, France)

« Le premier film que j’aie vu dans lequel la couleur était absolument nécessaire » (Orson Welles)

« Les Américains ont inventé le jazz pour se consoler de la mort, la star pour se consoler de la femme. Pour se consoler de la nuit, ils ont inventé Broadway. Chaque soir au centre de New York, un jour artificiel  se lève. Son objet est d’annoncer des spectacles, de vanter des produits  et les inventeurs de ces réclames seraient fort étonnés d’apprendre que le spectacle le plus fascinant, l’objet le plus précieux, c’est la rue transfigurée par leurs signes… » (Chris Marker)

Nocturne d’Emily Richardson (5’, 2002, Royaume-Uni)

« Le 16 mm, la durée d’exposition et le time-lapse donnent au film une intensité de couleur et un sentiment du temps historique ou fugace. » (Emily Richardson)

Geschichte der Nacht (Histoire de la nuit) de Clemens Klopfenstein (63’, 1978, Suisse)

« Geschichte der Nacht (Histoire de la nuit) est un film d’une heure, coproduit par l’INA et réalisé, après un an de tournage, par le cinéaste suisse allemand Clemens Klopfenstein. C’est un des plus beaux films vus à Berlin et l’un de ceux dont il est le plus difficile de parler. Ici, c’est par définition que le sujet, la nuit, est inépuisable. Il s’agit de la nuit dans les villes, petites ou grandes, bourgs ou métropoles, silencieuses ou sonores, mortes ou agitées. Chacun reconnaît ce qu’il peut : New York, Istanbul, la Grèce, Belgrade peut-être… Le montage de Klopfenstein, non systématique, non métaphysique (on est loin de News from Home, que le film ne peut manquer d’évoquer), reste, lui aussi, très mystérieux. Car filmer la nuit, c’est faire soudain rimer la nuit filmée avec la nuit réelle de la salle de cinéma, c’est faire déborder le film sur la vie (j’avoue pour ma part avoir délibérément manqué le dernier métro et traversé une partie de Berlin en pleine nuit malgré la neige). C’est aussi ramener notre perception à ce moment improbable de l’histoire du cinéma, entre « muet » et « parlant », moment où se matérialisent nos hallucinations auditives. » (Serge Daney, Cahiers du cinéma, n° 299, avril 1978)

#3 – Salle obscure

Au-delà du fameux « faisceau lumineux sur l’écran » est la nuit intérieure du cinéma, celle qui abrite le fantastique ou le thriller. Clair-obscur inquiétant, refuge des rêves et des peurs. Fantômes d’Hollywood. Salles de cinéma devenues châteaux hantés de créatures que la nuit a rendu éternelles.

Buio in sala (Salle obscurede Dino Risi (11’, 1948, Italie)

Dans l’Italie pauvre de l’après-guerre, le cinéma est une nuit-refuge : Risi le premier regarde le film en regardant les visages des spectateurs qui rêvent.

Nice Time d’Alain Tanner, Claude Goretta (18’, 1957, Royaume-Uni)

« Nice Time, le premier film de Claude Goretta et Alain Tanner, très prometteur et déjà couronné de succès. La protestation ne se pose pas comme marginale, administrative ou intellectuelle. Elle se fait au nom du peuple que l’on voit pratiquer ses loisirs ou vaquer à ses occupations le soir dans un périmètre de 400 mètres autour de la statue d’éros. On y voit les gens faire la queue patiemment pour frissonner devant les piqués de bombardier d’un film de guerre, ainsi que le vendeur de journaux au visage défiguré à la guerre. Des ivrognes au pas lourd se soutiennent en passant deux par deux. L’Américain de l’armée de l’air ressemble à un chien perdu, observant les passantes comme s’il cherchait son maître. Coca-Cola se fait de la publicité, et les amoureux, main dans la main, contemplent les lumières de la ville. Un adolescent plein de taches de rousseur et un vieux apoplectique ont l’œil fixé sur des photos de nu, comme s’il s’agissait d’un drapeau national. La police procède à une arrestation dans la rue tandis que, sur l’écran, un héros criminel distrait des milliers de gens. Dans la galerie de jeux, des jeunes hommes tentent leur chance dans les microcosmes de billard japonais de la ville. Le dernier métro ramène à la maison les heureux et les déçus de la nuit. Picadilly Circus se vide, une putain accomplit son ultime promenade au son d’une chanson d’amour irlandaise qu’elle ne peut pas entendre »

(John Berger, Look at Britain !, Sight and Sound, vol. 27, n°1, été 1957)

Vineland de Laura Kraning (10’, 2009, États-Unis)

L’écran du dernier drive-in de Los Angeles imprime dans la nuit les images d’Hollywood : « Le monde réel interagit avec le cinéma en surimpressions de réalités. Tout devient illusion. » (Laura Kraning)

A Masque of Madness (Notes on Film 06-B, Monologue 02) de Norbert Pfaffenbichler (80’, 2013, Autriche)

Montage virtuose d’extraits de films. Star unique : Boris Karloff. Figure multiple de l’horreur et du danger, être nocturne qui n’aurait jamais réussi à connaître le jour, éternelle créature des savants fous du XXe siècle.

#4 – Histoires dans la nuit

Rêves racontés à voix haute, mise en scène d’événements petits ou grands, transfiguration de la nuit documentaire en cinéma de genre : films d’amour, policiers, ou de science-fiction.

Notturno de Vittorio Sala (14’, 1950, Italie)

Les rares lumières de la Rome des années 1950 grandissent les ombres des habitants et leurs histoires modestes ou inquiétantes. Rome devient plateau de cinéma.

La Première nuit de Georges Franju (19’, 1957, France)

Histoire d’une  double nuit : celle du labyrinthe du métro, celle d’un rêve d’enfant amoureux. Noirs profonds d’Eugen Schüfftan, le collaborateur de Fritz Lang et G.W. Pabst (entre autres), qui signera l’image de La Tête contre les murs et des Yeux sans visage.

« L’insolite est dans les situations. Il ne se crée pas, l’insolite, il se révèle. » (Georges Franju)

Wild Night in El Reno de George Kuchar (6’, 1977, États-Unis)

Nuit de tempête dans l’Oklahoma : le cinéaste y commence un « Journal du temps qu’il fait ».  Les musiques s’accordent aux rythmes du ciel tourmenté : on se rassure comme on peut.

« Ce film inaugura mon cycle du journal du temps qu’il fait, et c’est le seul en film, tourné avec ma Bolex. » (George Kuchar)

I lupi (Les Loups) d’Alberto De Michele (17’, 2008-2010, Italie)

Les « loups » sont des voleurs qui n’opèrent que durant les nuits de brouillard. Silhouettes furtives dans le noir numérique, visages obscurcis de masques, brefs éclats dans la brume.

Stardust de Nicolas Provost (20’, 2010, Belgique)

Vidéo à la volée dans Las Vegas illuminée a giorno. Anonymes et stars d’Hollywood (Jon Voight, Jack Nicholson et Dennis Hopper) sont pris du même sentiment d’une imminente catastrophe : la nuit menace.

Border Land de Jun Miyazaki (15’, 1999, Japon)

La nuit comme renversement optique et narratif des apparentes banalités du jour. « Je suis cameraman et je cherche une proie dans une région éloignée; elle se trouve pourtant juste à côté de nous, il s’agit du quotidien […] Mon cœur bat au même rythme que l’espace qui m’entoure. » (Jun Miyazaki)

Kempinsky de Neil Beloufa (14’, 2007, France, Mali)

Documentaire de science-fiction dans la nuit malienne, à la lumière des néons, dans les couleurs claquantes des clichés exotiques : les participants rêvent à voix haute une ville du futur.

#5 – La nuit a des yeux

Ciels étoilés ou d’un noir obtus, ballets astronomiques, « nuits américaines » dans la nature, lueurs sur les montagnes, les glaciers, et dans les forêts. Voyages sur des routes qui se perdent dans l’obscurité. Veilleurs étranges ou familiers. Couleurs de la nuit loin des villes.

Observando el cielo de Jeanne Liotta (19’, 2007, États-Unis)

« Sept ans d’enregistrements célestes tirés du chaos du cosmos et gravés sur pellicule 16 mm, dans divers lieux du trépied tournoyant qu’est la Terre… Des enregistrement radio très basse fréquence de la magnétosphère en action donnent la parole à l’univers lui-même. » (Jeanne Liotta)

Redshift d’Emily Richardson (4’, 2001, Royaume-Uni)

« Redshift tente de montrer l’immense géométrie du ciel nocturne et de donner une autre perspective au paysage, par l’emploi de l’exposition longue, de plans longs en caméra fixe, et des techniques du  time-lapse, afin de dévoiler des aspects de la nuit invisibles à l’oeil nu… la bande son travaille à l’ordinateur des enregistrements d’aurores boréales. » (Site de l’artiste)

Night Still d’Elke Groen (9’, 2007, Autriche)

Montagnes enneigées sous le vent, et la lune qui surgit, court, disparaît. Les lumières des hommes semblent faire signe. Climat et lumière rendent la figure humaine fantomatique.

Elements de Dariusz Kowalski (9’, 2007, Autriche)

Images du site de l’Alaska Weather Camera Program : collages et time-lapse font s’entrechoquer jour et nuit du Nord extrême. La nuit n’est qu’une lumière fugace battue par les vents d’un désert glacé.

Montaña en sombra de Lois Patiño (14’, 2012, Espagne)

De la blancheur de la neige à la nuit américaine, la vue de montagne où les skieurs ne sont que des points animés plonge dans une nuit numérique picturale et tactile.

From Third Beach 1 and 2 de Mark Lewis (7’, 2010-2011, Canada)

Un rivage à l’entrée du port de Vancouver. Les habitants viennent y contempler un phénomène lumineux : au crépuscule et à l’aube, le soleil est si bas qu’il ne suffit pas à y voir, tout en étant trop brillant pour la navigation astronomique. Comme une « nuit américaine » naturelle.

Notturno de Mauro Santini (8’, 2009, Italie)

Figure de la traversée : une route bordée d’arbres, une rive, des lueurs qui courent dans le noir. « J’ai toujours cherché, dans la prise de vue instable, dans de l’amorce inutilisable, ou dans la dilatation d’un fragment, le témoignage d’un temps vécu. » (Mauro Santini)

. ….. .:.:…:::ccccoCCoooo:: de Ben Pointeker (9’, 2007, Pays-Bas, Autriche)

Figure de la route. Cette fois, l’obscurité est totale. L’œil doit littéralement trouver son chemin, comme le fait un spectateur retardataire dans une salle, et réinventer la narration.

Adormecidos (Asleepde Clarissa Campolina (6’, 2011, Brésil)

Essai en bleu nuit. Aux abords d’une ville, les visages peints des publicités géantes veillent, les yeux grand ouverts, comme on ne les verrait pas de jour.

The Screening d’Ariane Michel (24’, 2007, France)

« Une nuit, au printemps ou en été, un public est guidé à travers la forêt jusqu’à une clairière (…) The Screening est une performance dans laquelle le spectateur a progressivement la sensation de se reconnaître et de s’observer à l’écran, aux côtés des animaux sauvages des bois alentour. » (Texte de la bande-annonce)

#6 – Eclats

Éblouissement. Rayons de lumière et feux d’artifice, phares aveuglants, éclairs et explosions qui déchirent ou animent l’obscurité. Et au bout d’une traversée nocturne, Alexandre Sokourov découvre l’éclat du matin dans un tableau.

Grand Central de Jeffrey Noyes Scher (15’, 1999, Etats-Unis)

« J’ai tourné à la gare de Grand Central l’année de la restauration de la Verrière Est. J’ai utilisé essentiellement une antique Bell et Howell Filmo, une des premières caméras domestiques du marché. J’ai tourné avec divers filtres, mais mon préféré a été un bout de plastique que j’ai ramassé dans 42nd Street. J’ai tourné en noir et blanc, parce que dans ma tête, Grand Central est toujours en noir et blanc. » (Jeffrey Noyes Scher)

Police Car de John Cale (1’, 1966, Etats-Unis)

« Séquence sous-exposée de lumières clignotantes sur une voiture de police. » (John Cale)

Night Train de Guy Sherwin (2’, 1979, Grande-Bretagne)

« J’ai fait quelques films dans les années 1970, quand j’ai découvert que on enregistrer l’image sur la piste son. […] J’ai trouvé une technique pour inscrire l’image sur la bande son de la pellicule. Enfin j’ai réussi écouter ce que je voyais, ou l’équivalent de ce que je voyais. Dans Night Train j’ai utilisé cette technique sonore. Je l’ai filmé dans le train entre Birmingham et Londres, pendant environ deux heures. Chaque photogramme est exposé pendant une demie seconde. La caméra est fixée sur un des côtés du train et les lumières créent de petites traces horizontales. C’est comme ça que le film a été tourné, je n’ai pas intervenu et il n’y a pas de montage. J’ai juste mis la caméra, et quand je suis arrivé à Londres le film était fini. » (Guy Sherwin)

(propos recueillis par Francisco Algarín Navarro et Félix García de Villegas pour Revista Lumière, le 3 juin 2011 à A Coruña)

Fire of Waters de Stan Brakhage (6’, 1965, États-Unis)

Éclairs d’une tempête, abri fragile d’une fenêtre sur la nuit, « jeu de lumière et de sons ».

Inercia de Carlos Irijalba (4’, 2012, Espagne)

Autre figure de la route en forêt de nuit… mais un dispositif, dont la simplicité n’est qu’apparente, fait subir à la lumière un accident qui bouleverse la convention narrative.

Night Sweat de Siegfried A. Fruhauf (9’, 2008, Autriche)

En trois actes : un ciel bleu s’assombrit, les éclairs d’un orage nocturne se déchaînent, la lune enfin se lève. L’exaspération de la technologie (pixellisation et effets stroboscopiques) fait – littéralement – muter des images documentaires familières.

Whirlwind de Karel Doing, Greg Pope, Bea Haut, Ben Hayman (9’, 1998, Pays-Bas)

Image par image, effets optiques et long temps de pose transfigurent les performances du groupe britannique Loophole Cinema. Lumières, gris profonds et éclats de couleur dans l’obscurité. « L’essence du cinéma – écrire avec la lumière – est représentée comme une hallucination. » (Karel Doing)

12 Explosionen de Johann Lurf (6’, 2008, Autriche )

Nuit d’une banale périphérie urbaine : l’éclat coloré d’explosions-feux d’artifice et le suspense de leur succession détournent le regard du secret ironique du montage. Combien d’explosions, exactement ?

Pruitt-Igoe Falls de Cyprien Gaillard (7’, 2009, France)

Un immeuble démoli à l’explosif, une nuit, à Glasgow. Fondu enchaîné. Le grand spectacle des Chutes du Niagara prises dans des projecteurs colorés.
« L’écume du second acte fait formellement écho au nuage de poussière du premier : Cyprien Gaillard rapproche les majestueuses chutes, phénomène naturel transformé en spectacle de parc d’attraction, de la chute d’une architecture, elle aussi transformée en grand spectacle. » (Galerie Bugada & Cargnel)
Elegiya dorogi (Elégie de la traversée) de Alexandre Sokourov (47’, 2001, Russie-Pays-Bas-France)

Nuits des éclats blancs de la neige et des lumières de villes inconnues, jusqu’à l’image d’un matin autrefois vécu. « Il neige. Je vois de la fumée au-dessus de la ville nocturne. Je ne la reconnais pas. La rive s’éloigne…  je vois de l’eau, tout ressemble désormais au vol d’un oiseau de nuit. » (Voix du film)

#7 – Activismes (to be continued)

Technologie militaire de l’image nocturne, obsessions sécuritaires, violence faite aux travailleurs ou aux sans-abri : évocation en quelques films d’un vaste champ que le documentaire ne cesse d’arpenter, pour que la nuit tombe le masque. Car ce n’est qu’un début.

Progress in Night Vision (Research & Development Film Report Number 53) (22’, 1974, États-Unis)

Comment la récupérer au service de la guerre « cette obscure clarté qui tombe des étoiles ». « Les procédés de vision nocturne employant la première génération de tubes intensificateurs d’image ne nécessitant aucun source de lumière s’avérèrent remarquablement efficaces au Vietnam, où il furent testés en conditions de combat de nuit. » (Commentaire du film)

Nocturne de Phil Solomon (10’, 1980-1990, États-Unis)

Cauchemar de l’histoire et lyrisme : le found footage des violences du monde envahit une nuit d’enfant.

The Houseless Shadow de William Raban (19’, 2011, Royaume-Uni)

Chargé d’une valise à roulettes contenant son matériel, le cinéaste, délaissant cette fois la pellicule 16 mm, parcourt pendant cinq mois la nuit londonienne sur les pas de Dickens (Le Voyageur sans commerce, 1861). Les misères de l’Angleterre victorienne n’ont pas (entièrement) disparu.

Suburbs of the Void de Thomas Köner (13’, 2004, Allemagne)

Une banlieue en Finlande, près du Cercle polaire. « Jours nocturnes » composés de 2 000 images transmises sur Internet par une caméra de surveillance.

In Order Not to Be There de Deborah Stratman (33’, 2002, États-Unis)

Une banlieue cossue : vidéosurveillance, sécurité, chiens, hauts portails.  Noir, vide, repli peureux, violence.

#8 – Nuit permanente : au pôle

La nuit polaire, son obscurité pesante et glacée, ses légendes dans l’attente interminable d’un jour éphémère : un monde qui défie les cinéastes, et leurs caméras. de la vue, extrêmes de l’expérience cinématographique.

Tromsø (Série Paysagesde Jean-Loïc Portron (28’, 1999, France)

Analyse d’un paysage qui attend le jour. « Tromsø est l’une des villes les plus septentrionales au monde. La proximité du pôle y produit des variations brutales. En novembre, le soleil n’apparaît plus au-dessus de l’horizon. Il fait nuit jusqu’en janvier. »  (Production)

Farben einer langen Nacht (Couleurs d’une longue nuitde Judith Zdesar (70’, 2011, Autriche)

En route pour le Groenland : adieu au soleil. Caméra et micro luttent contre le froid, la cinéaste lutte contre le vent, et éprouve l’épaisseur de la nuit. Les lueurs des maisons et des fêtes la guident vers les habitants, la vie, les récits, la communauté. Les yeux de la cinéaste et les capteurs de la caméra s’ajustent à l’obscurité.

 

NOCTURNE, Franz Kafka (1923)

Plongé dans la nuit. Tout comme on penche parfois la tête pour réfléchir, être ainsi profondément plongé dans la nuit. Tout autour dorment les hommes. Une petite comédie, une innocente illusion qu’ils dorment dans des maisons, dans des lits solides, sous des toits solides, étendus ou blottis sur des matelas, dans des draps, sous des couvertures ! Ils se sont en réalité rassemblés comme jadis et comme plus tard dans le désert, un camp en plein vent, un nombre incalculable d’hommes, une armée, un peuple sous un ciel froid, sur la terre froide ; des hommes que le sommeil avait jetés à terre à l’endroit même où ils se trouvaient, le front pressé sur le bras, le visage contre le sol, respirant tranquillement… Et toi, tu veilles, tu es un des veilleurs, tu aperçois le plus proche à la lueur de la torche que tu brandis du feu brûlant à tes pieds… Pourquoi veilles-tu ? Il faut que l’un veille, dit-on ! Il en faut un !

Extrait du livre Franz Kafka, La muraille de Chine, collection « Folio », Editions Gallimard, 1950