Compétition internationale premiers films

CHUYẾN ĐI CUỐI CÙNG CỦA CHỊ PHỤNG de Tham Nguyen Thi

Un camion vert roule dans la nuit. Au matin, un « chapiteau » en dur est monté, et le soir, dans le clair-obscur de petites torches, les perruques ondulent, les chants de Nouvel An s’achèvent sur la vente de billets de tombola. Madame Phung et sa troupe de chanteurs travestis sillonnent le Vietnam, suscitant fascination et hostilité auprès des autorités locales et des habitants. Attentive au rythme parfois heurté du voyage forain mais aussi à la façon dont la petite communauté voyageuse fait face aux  intempéries ou aux villageois qui viennent la provoquer après leurs spectacles, Tham Nguyen Thi va au-delà de la simple chronique pittoresque. « Où commence théâtre, où finit la vie ? » : la question de l’héroïne actrice du Carrosse d’or de Jean Renoir pourrait aussi être celle de la cheffe de troupe, qui transmet bien plus que des instructions en coulisses : un modus vivendi dans les marges, un viatique de survie au sein d’une société où « la vie des homosexuels est misérable ». Au gré d’entretiens informels qui charrient des pans de passé d’une étonnante charge picaresque, les portraits de la cheffe de troupe et de sa costumière questionnent l’identité sexuelle et la norme sociale, dans une société dont la violence sourde éclate lors la séquence presque sacrificielle de l’incendie.

C.G.

Tham Nguyen Thi a étudié le cinéma et le théâtre à Hô Chi Minh et a suivi la formation des Ateliers Varan au Vietnam, elle a réalisé dans ce cadre deux films courts – Bonjour mon enfant, bonjour ma bébé (2005) et Grand-père et petit-fils (2006). Le dernier voyage de Madame Phung est son premier long-métrage.

EL CORRAL Y EL VIENTO de Miguel Hilari

Dans un prologue énigmatique, un adolescent joue avec son chat sur le lit de sa petite chambre ; au fur et à mesure que le plan dure, une violence envers l’animal sourd d’un désœuvrement palpable. En ces hauteurs, le temps s’étire, étale, vacant malgré les tâches rurales quotidiennes. On ne s’étonne donc qu’à moitié qu’en off, Miguel Hilari se souvienne avoir noté enfant, dans son journal intime, qu’un bref retour dans le village de son père, Santiago de Okola, l’emplissait d’une crainte diffuse. Tout est calme dans ces montagnes boliviennes. L’adolescent emmène un veau téter, se déguise ou joue au cerf-volant avec sa sœur. Dans une frontalité plus grande encore avec la caméra, de plus jeunes écoliers, encouragés par leur enseignante, récitent ou entonnent des poèmes et des chants de l’indépendance des peuples Quechua et Aymara. Aussi ethnographique que théorique, ce film au cadre et aux durées très travaillées traduit de manière convaincante la recherche d’une place d’un être parmi son peuple, d’un filmeur aussi. Inconfortablement niché sur ce hameau venteux qui reste à peine celui de sa famille (seul son oncle y vit encore), Miguel Hilari tire de sa semi-extériorité une vision nuancée de l’acculturation des campesinos, les paysans indigènes. Tour à tour contemplatif et critique, il évite ainsi tout discours facile sur la déploration de l’exil ou l’étiolement d’une culture pour saisir de manière plus fine les fondements de ces phénomènes.

C.G.

Miguel Hilari a étudié le cinéma à La Paz, Santiago du Chili et Barcelone. Il a travaillé comme assistant sur plusieurs longs-métrages et collaboré comme producteur et opérateur pour les films d’amis. Il croit en un cinéma fait avec des petits budgets et une grande liberté.

DILIM DÖNMÜYOR de Serpil Turhan

Que signifie revenir, quand les racines n’ont presque plus de sens pour les premiers concernés ? En prenant l’initiative de filmer longuement le village de ses ancêtres maternels et d’y refaire momentanément habiter ses grands-parents, Serpil Turhan force la « destinée » qui, aime à lui dire sa mère, « n’est pas de mon côté ». Autrement dit, elle se plonge contre la volonté de ses parents kurdes de nationalité turco-allemande dans un monde dont ils ont détourné le regard. Un échange presque absurde de sa grand-mère avec une habitante (« C’est un chien. – Non, un renard ») résume de façon burlesque le porte-à-faux de cette remémoration à contretemps. Pour la jeune réalisatrice, la mise en branle de la parole des grands-parents donne une épaisseur insoupçonnée à de rares photographies familiales, entre autres concernant la nature du mariage de ses parents. Par contraste avec le paysage escarpé et lumineux de l’Est turc, l’exiguïté de l’intérieur berlinois où la cinéaste questionne ses parents souligne qu’une identité ne saurait se définir par un paysage retrouvé, fût-il aussi splendide qu’Erzincan. Aux ruines du hameau se substituent celles, plus intensément douloureuses pour Serpil Turhan, de la langue kurde que ses parents lui ont à peine transmise. Une approche pudique, et éminemment personnelle, d’une « kurdité » elle-même plurielle dans ses langues et ses courants religieux.

C.G.

Serpil Turhan est née à Berlin en 1979, elle a étudié le cinéma à l’Académie d’Art et de Design de Karlsruhe. Elle a réalisé le moyen-métrage documentaire Mr Berner and The Wolokoamsker (2010), et est aussi actrice.

HAMS AL MOODUM  de Kasim Abid

« Une pièce sans dramaturge » : ainsi Kasim Abid décrit-il ses deux précédents courts ainsi que cette petite city symphony sans récit ni dialogues. Comme Tische de Victor  Kossakovsky avec lequel il partage l’unicité d’un point de vue, Hams la moodun ramène à l’état natif le cliché du documentaire comme fenêtre sur le monde. Sur une période de dix ans, le cinéaste, caméraman de formation, s’est posté au balcon dans trois villes du Moyen Orient : Erbil, au Kurdistan irakien ; Ramallah en pleine deuxième Intifada (2000-2003), au-dessus du carrefour Montaza Al Sa’a ; et Bagdad, ville natale que le cinéaste quitta il y a 30 ans, filmée sous occupation américaine du haut d’un immeuble du quartier de Karrada. Des travaux qui n’en finissent pas aux embouteillages « monstre » à un carrefour, le ballet des travailleurs et des machines s’offre d’abord aux sens comme une chorégraphie urbaine. Mais la circulation des boulangers ambulants revenant chaque matin après le couvre-feu, des balayeurs, des mendiants ou des écoliers est sans cesse entravée, infléchie par un contexte politique sur lequel l’imaginaire du spectateur embraye. Sur des chantiers parfois erratiques où la sécurité vacille, la construction lutte avec le chaos, tandis que sur les voies, l’ordre prend parfois un tour coercitif. Mais le montage cumulatif de ce dispositif permet aussi de porter au jour une traversée des gouvernements et des occupations. Entre Jacques Tati et Elia Suleiman, la résilience des peuples peut ainsi prendre la forme d’une fontaine récalcitrante.

C.G.

Kasim Abid a étudié à Bagdad et au VGIK à Moscou, il vit aujourd’hui à Londres. Producteur et opérateur de tous ses films, il a notamment réalisé Life After the Fall (2008) et Naji Al Ali : An Artist With Vision (2008). Il œuvre aussi à la formation en Irak à travers The Independant Film and TV College à Bagdad.

MARE MAGNUM d’Ester Sparatore et Letizia Gullo

La campagne électorale houleuse de la candidate municipale écologiste Giusi Nicolini sur l’île de Lampedusa offre un point de vue inédit sur cette île aussi abandonnée du cinéma qu’elle l’est du reste du monde. Devenue malgré lui le cimetière de l’immigration africaine en Europe, cet archipel devient tout à coup sous nos yeux un lieu habité. Avait-on pensé aux résidents, dépassés en nombre à l’hiver 2011 après les exils dus au « Printemps arabe », et laissés de côté par le gouvernement berlusconien ? Comme dans l’hôtel de ville de Palerme dans  Palazzo dell’Aquile, Ester Sparatore (co-réalisatrice de ce dernier) et Letizia Gullo posent leur regard au milieu de cet abandon-là. Plutôt que de partir de la représentation médiatique (les migrants en transit, les structures d’accueil impropres à l’afflux), elles emboîtent le pas à une candidate à la mairie, Giusi Nicolini, dont l’écologisme et le métier d’origine (elle dirigeait la réserve naturelle du cru) la placent à l’écart du maelström politicard dont le film se fait aussi l’écho en quelques scènes drolatiques. Nullement fondé sur le suspense (elle a été élue en mai 2012), Mare Magnum fait exister en chemin tout un paysage local. Ce n’est pas la moindre des qualités du film que d’articuler une dimension internationale et par petites touches, mythologiques de ce lieu inouï avec la chronique de sa banalité villageoise.

C.G.

Après des courts-métrages et installations vidéo, tels Asile (2004) et Fuori Longo (2005), Ester Sparatore réalise avec Alessia Porto et Stefano Savona Palazzo delle Aquile (Grand prix Cinéma du réel), projet collectif auquel Letizia Gullo prend part. Entre 2009 et 2010, Letizia Gullo et Ester Sparatore ont déjà collaboré à la réalisation avec Il Pane di San Guiseppe.

LES MESSAGERS de Laëtitia Tura et Hélène Crouzillat

« Ils sont où tous les gens partis et jamais arrivés ? » Des pêcheurs marocains qui trouvent régulièrement des corps sans vie au registre paroissial où un prêtre français  note quand il peut l’origine des défunts, Les Messagers se poste sur la frêle limite qui sépare les migrants vivants des migrants morts. Traverser le Sahara à pied, parvenir sain et sauf dans les enclaves de Ceuta ou de Melilla et se trouver « piégé » au Maroc : telle est souvent la trajectoire entravée d’une résilience physique et mentale dépensée en vain, dont le portrait de Stéphanie Régnier, Kelly (prix du Jury Jeune l’an dernier) se faisait à sa façon l’écho. Ici, le montage alterne des entretiens avec un chef de la  garde civile espagnole (sur la barrière high tech « pas nocive envers les migrants ») et les témoignages d’une densité et d’une sobriété poignante de voyageurs qui parlent pour leurs compagnons de route malchanceux, noyés ou tués par balles à leurs côtés. Cette focalisation sur les morts sans sépulture interroge la part fantôme de l’Europe. D’où il ressort que sous certains aspects, la notion de frontière recouvre celle de la fosse commune : faille où engloutir un excédent d’humanité dont la parole des « messagers » serait la seule relique.

C.G.

Hélène Crouzillat est vidéaste et réalisatrice (Petites mains, D’un mot à l’autre / Le cirque, Le carnaval de Kwen), elle a aussi un travail de création sonore autour de la parole. Laetitia Tura est photographe, elle s’intéresse particulièrement aux parcours migratoires, notamment dans la série Linewatch (2004-2006) consacrée à la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

IL SEGRETO de CYOP&KAF

Avec ou sans aiguilles, secs ou encore verts, extirpés d’une poubelle ou « réservés » de longue date auprès des gardiens d’immeubles : dans les rues de Naples un groupe de gamins récupère les sapins de Noël après les fêtes. Aussi inlassable et affairé qu’eux, le film restitue leur suractivité qui semble d’autant plus intense que leur butin paraît maigre, insolite – invendable. La vitalité touffue d’Il segreto s’organise autour d’un lieu qu’ils appellent « le secret » et protègent jalousement d’autres groupes de ramasseurs. Dent creuse des Quartieri Spagnoli, c’est l’emplacement d’un immeuble démoli en 1993 et jamais reconstruit. La grille qu’ils cadenassent évoque moins un squat à ciel ouvert qu’un portail de ghetto médiéval, mais l’ardeur à garder ce lieu en fait une réappropriation territoriale – un geste politique. Si l’on apprend à la fin la destination rituelle de la collecte, les cadrages qui font corps avec ce babygang et le récit sans commentaires laissent à l’approche anthropologique la place qui lui convient : c’est une coda, pas le corps d’Il segreto. Son foyer vital se situe plutôt quelque part entre le frottement réitéré des carcasses d’arbres sur les escaliers escarpés du vieux quartier, et la musique d’Enzo Avitabile qui jaillit à point nommé. « Et d’ailleurs », demandait énigmatiquement l’exergue empruntée à Cosmopolis de Don DeLillo, « comment voulez-vous traduire les sons en mots ? »

C.G.

Comme son nom l’indique, cyop&kaf est un duo, leur pratique principale est la peinture avec une forte attirance pour le street art. Quand une caméra leur est tombée entre les mains, ils ont travaillé trois ans dans les Quartieri Spagnoli de Naples ; il en résulte un livre, et Il segreto.

XU XIAO de Shengze Zhu

Xu xiao regarde l’urbanité chinoise à travers la « découverte » de la photographie par des enfants. Les participants d’un atelier qu’a animé Shengze Zhu dans une école pour « enfants migrants » de Wuhan, au centre de la Chine, ont une dizaine d’années. Filmant d’abord le toit de l’école (un immeuble de quatre étages aménagé chichement pour deux cents écoliers), Zhu y montre les enfants surgir de la porte qui y donne accès – plan inaugural où se dit la joie d’investir un territoire du regard. Un point de vue, au sens panoptique comme cinématographique du terme. Vertical ou horizontal, le mouvement panoramique de la caméra s’impose en figure de style récurrente d’un documentaire qui s’emploie à relier le haut et le bas – l’horizon aperçu du toit et les intérieurs domestiques surchargés –, l’ici et l’ailleurs – le bouillonnement urbain qui surprend les enfants campagnards, et le calme désert de leurs villages. Plutôt qu’une alternance de séquences chez les uns et les autres, le film recèle en son cœur le portrait détaillé de la vie d’une élève et de sa famille, Qin, préadolescente pressée d’avoir accès aux nouvelles technologies et furieuse que ses parents aient eu trois enfants. Ce choix d’une seule famille enchâssée dans le cadre de l’atelier collectif donne au film une force singulière, qui fait heureusement mentir le flou de son titre.

C.G.

Formée au photo-journalisme aux États-Unis (University of Missouri-Columbia) et initialement photographe, Shengze Zhu co-fonde en 2010 The Film Production House. Elle a été productrice et chef opératrice de plusieurs films, dont Distant de Zhengfan Yang. Out of Focus est son premier long métrage.

ŽIVAN PRAVI PANK FESTIVAL d’Ognjen Glavonic

« Dans cent ans, ce sera Woodstock ! » Dans son village des environs de Belgrade, Zivan Pujic, dit Jimmy, organise seul et sans budget un festival de musique punk. Pour cette sixième édition, le « TUP » devient international puisque l’un des groupes vient de Slovaquie, mais sa scène demeure la dalle de béton du terrain de sport dont on évacue in extremis la table de ping-pong ; quant aux performers, ils aideront à déplacer les gradins et au besoin fourniront la monnaie pour changer l’ampoule des WC. Drolatiques, les cartons-chapitres qui comptent le temps à rebours à l’approche du jour J ne donnent jamais l’impression du moindre ricanement, ou d’un surplomb. Et pour cause : la modicité du budget du film avoisine sans doute celle du festival. A mesure que les « erreurs d’organisation » avouées s’accumulent, le portrait affectueux de Živan prend de l’épaisseur, augmenté d’un flashback presque douloureux tant il souligne qu’une énergie s’est perdue. Ce jeune homme qui vit dans la ferme de sa mère confie à un passant qu’il a été interné dans un hôpital psychiatrique un mois durant, l’hiver précédent. La sociabilité décalée de ce poète discrètement destroy oscille entre génie comique burlesque et mélancolie d’écorché. Dépassant le pathétique programmé de la situation, Živan pravi pank festival, avec son titre keatonien, s’érige aussi en traité sous-exposé et déchirant sur la solitude existentielle.

C.G.

Ognjen Glavonić est diplômé en réalisation de la Faculté d’arts dramatiques de Belgrade. Il a réalisé plusieurs courts métrages (Zivan Pujic Jimmy, Rhythm Guitar, Backing Vocal et Made of Ashes). Zivan Makes a Punk Festival est son premier long métrage. Il travaille à son second, The Load, une fiction.