Compétition française

EUGÈNE GABANA LE PÉTROLIER de Jeanne Delafosse et Camille Plagnet

Ce portrait d’un Burkinabé de vingt ans aurait pu s’appeler L’argent ou En avoir ou pas : Eugène, qui étudie la comptabilité au lycée de Ouagadougou, consacre chaque minute de son temps libre à la débrouille, qu’il s’agisse d’emprunter sa moto à son frère ou de convaincre un acheteur potentiel de la valeur d’un téléphone portable mystérieusement dénué de chargeur. Prolongeant La Tumultueuse vie d’un déflaté de Camille Plagnet (2009), les réalisateurs emboîtent le pas à ce héros picaresque qui compense par son endurance sa petite taille et son handicap au dos. A la manière des gangsters du cinéma classique, le malingre Eugène accorde la plus haute importance à sa représentation, devant la caméra comme au sein de sa bande d’amis. « Il se tenait comme quelqu’un qui a perdu son job ! », remarque-t-il à propos d’un compagnon de drague malchanceux. Faute d’horizon (travail, mariage), la posture et le bagout font l’homme. Avançant par blocs mimétiques des longues dérives du « Pétrolier » motocyclé, le film dépasse cependant la chronique des petits trafics sur fond de misère béante. Ainsi le téléphone portable, d’abord simple objet de transaction, ouvre-t-il à l’imaginaire intime de l’adolescent lorsque, sur sa paillasse, Eugène palabre avec une possible conquête, plus convaincant encore qu’avec un client. « Mon grand frère est ambassadeur au Canada… »

Charlotte Garson

Après Changement de situation (présenté en 2011 à Visions du réel), Eugène Gabana le pétrolier est la seconde co-réalisation entre les deux cinéastes. Ils ont chacun réalisé plusieurs films, notamment  Le Bruit de l’herbe qui pousse (2010) de Jeanne Delafosse ; La tumultueuse vie d’un déflaté (2009) de Camille Plagnet.

GO FORTH de Soufiane Adel

Aller de l’avant : le titre laisserait un goût amer si le film de Soufiane Adel ne consistait qu’à intercaler des archives super-8 tournées par le père d’une amie en Afrique noire avec la mémoire d’aïeuls algériens blessés grièvement pour la France aux cours de mainte guerre. Dans ce rapprochement, c’est en effet un retour critique sur un passé colonial français encore à vif qui se donne à voir et à entendre. Mais dans ce film à la première personne française et arabe, la charmante septuagénaire  parle bientôt d’action politique, délaisse le français pour le kabyle. L’air de rien, les détails de fabrication de la ceinture traditionnelle qu’elle confectionne s’offrent en traité formel pour le cinéaste, attiré par tout ce qui peut « s’incruster » dans son témoignage – fût-ce la parole de ses jeunes oncles, qui tiennent à commenter les propos de leur mère, ni in ni vraiment hors-champ. Quant aux plans sur les grands ensembles architecturaux de banlieue, devenus topoï du documentaire autobiographique postcolonial, ils se parent ici d’une ambition nouvelle, par le choix radical de les avoir tournés au moyen d’un drone. Dans l’alternance entre la parole de la grand-mère, les archives hétérogènes et la vision inédite et non-sociologique de la banlieue (on ne voit jamais ainsi les HLM à l’œil nu), une transaction s’opère entre ce qui a été donné, volé, abandonné, ressaisi. Aussi le mouvement forward du titre sonne-t-il finalement comme l’élan d’une repossession.

C.G.

Diplômé de l’École Nationale Supérieure de Création industrielle de Paris et par ailleurs scénographe, Soufiane Adel signe son premier long métrage avec Go Forth. Il a réalisé auparavant des courts métrages documentaires et de fiction. Les questions de la transmission familiale, de l’identité et des origines représentaient la matrice de La Cassette, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes en 2007.

HAUTES TERRES de Marie-Pierre Brêtas 

Nourri de la longue familiarité de la réalisatrice avec Antonio et Vanilda, ouvriers agricoles sans-terre du Nordeste, Hautes Terres commence quand une page se tourne pour la communauté. La vingtaine de familles qui avait établi des cabanes en un « campement d’occupation » va bientôt se voir attribuer ce pan de montagne. Tandis que psychologue et travailleurs sociaux se succèdent pour les préparer, comme dit en substance l’un d’eux, à devenir patrons, la question du vivre-ensemble mais aussi la forme concrète de l’habitat pérenne met chacun en ébullition. Le quotidien de Vanilda, qui vend des vêtements porte-à-porte et évoque ses enfants partis à la ville, fait l’objet des séquences les plus remarquables de ce film attentif à la justesse des gestes, à la portée politique d’une façon de bâtir, de faire lien avec les autres. Faire lien, n’est-ce pas ce que fait le mieux Vanilda,  dans un plan d’une simplicité à la fois drôle et touchante, noue un fagot d’épis de maïs avec une branche d’arbre souple. De ces intuitions techniques aussi sophistiquées que naturelles, le film s’est à coup sûr inspirée dans sa forme, sans cesse revivifiée par des épiphanies minuscules.

C.G.

Après La Campagne São José (2009) Hautes terres est le second film de Marie-Pierre Brêtas qui a pour cadre le Nordeste brésilien, pour l’un comme l’autre elle est réalisatrice et assure l’image comme la prise de son. Elle a par ailleurs co-réalisé Ex-Moulinex, mon travail c’est capital (2000) avec Raphaël Girardot et Laurent Salters, une évocation du destin d’employés après la fermeture de leur entreprise en 1997.

KAMEN – LES PIERRES de Florence Lazar

Reconstruire le passé : jamais l’expression n’a pris une signification aussi littérale qu’en République serbe de Bosnie où nationalistes et clergé orthodoxe se livrent pierre à pierre à un inquiétant trafic mémoriel après la guerre de 1992-95. Le film s’ouvre dans un bruit de chantier. « Si les pierres pouvaient parler… », regrette Hussein, imam qui reconstruit de ses mains une mosquée délibérément démolie. Mais le silence des pierres permet tout autant l’archéologie mensongère que l’édification d’un décor. D’Améla qui archive seule les traces destinées à documenter le génocide au TPI de La Haye, au récit sidérant d’un couple de professeurs musulmans rentrés après la guerre, Kamen se refuse à monter en parallèle les paroles, à les faire débattre en post-production. Chaque « bloc » se suffit à lui-même tout en constituant une facette de la falsification de l’Histoire, et une tentative modeste de l’enrayer. Kamengrad, le village édifié tout récemment  par Emir Kusturica qui l’inaugurera d’abord comme décor, semble d’abord le pendant risible, spectaculaire et fun. Mais en plaçant sa visite guidée après le témoignage de l’archiviste, Lazar nous fait regarder la mégalomanie de Kusturica d’un œil bien différent. « L’arche de Noé, je vous dis ! » résume la guide de ce futur site touristique, pointant un syncrétisme architectural oubliant dans le mythe biblique tout un pan de la culture bosniaque.

C.G.

Diplômé de l’ENSBA de Paris, Florence Lazar enseigne à l’Ecole supérieure d’Art et de Design de Grenoble-Valence. Son travail questionne la perception des lieux et le regard. Kamen – Les pierres s’inscrit à la suite d’un travail de films vidéo réalisés sur l’affirmation identitaire dans les pays de l’ex-Yougoslavie. Elle a aussi interrogé la manière d’appréhender la banlieue française comme territoire dans Les Bosquets (2010).

ON A GRÈVÉ de Denis Gheerbrant

À vingt minutes des Champs Élysées, les femmes de chambre d’un hôtel Première Classe, étrangères pour la plupart illettrées, font grève pour la première fois. Chez Denis Gheerbrant, qui possède une qualité d’écoute hors-pair, les mots ont toute leur importance parce qu’ils participent des actes : « Première Classe » quand on paie illégalement les employées à la tâche et non à l’heure… L’expression appelle presque un film pour dégonfler l’arrogance d’un énorme groupe hôtelier « exploitateur » (le mot revient plusieurs fois, et son impropriété sonne juste). L’autre fait linguistique qui capte son attention, presque au terme du combat, est le passage du substantif « grève » au verbe « grèver » dans la bouche d’une travailleuse fière d’avoir pour la première fois défendu ses droits. Même quand elles répondent aux questions du cinéaste, les employées le font en pleine action, en une énergie communicative qui semble redoubler l’endurance le filmeur. Quand on comprend qu’elles sont aidées dans leur lutte par un syndicaliste affilié à la CGT et manifestement aguerri, on craint un moment un tournant du récit, comme si la spontanéité de ces « primo-grévistes » pouvait être manipulée. En fait c’est à l’histoire d’un apprentissage, d’une initiation à la chose politique, que s’intéresse le cinéaste.

C.G.

Après l’Institut de Hautes Etudes Cinématographiques, Denis Gheerbrant pratique la photo, fait l’image de nombreux films pour ne plus se consacrer qu’à ses propres réalisations : Amour rue de Lappe, et la vie, La vie est immense et pleine de dangers, Le voyage à la mer, La république Marseille et d’autres… Il aime à transmettre son métier.

LE RAPPEL DES OISEAUX de Stéphane Batut

« Le 4 août 2009, je voyage en famille dans le Kham, province chinoise peuplée de Tibétains. On me propose d’assister à des ‘funérailles célestes’, où le corps du défunt est offert aux vautours. » En ouvrant son film sur les images qu’il revisionne à sa table de montage, Stéphane Batut pose d’emblée un dispositif qui ne cessera de mettre en perspective ce qu’il a vu, entendu, filmé. Cette inoubliable expérience du regard, il demande à un Tibétain en exil de s’asseoir avec lui pour en détailler les étapes, en expliquer la symbolique. Pour exorciser sa peur aussi, peut-être. Pas question ici de nier qu’il a filmé en touriste : ce serait prétendre chercher de l’art là où sa démarche, plus taraudante, le touche dans son rapport à la mort et au corps. Comme lorsque Gianfranco Rosi, dans Boatman (1993), en vient à filmer des bûchers funéraires sur le Gange, l’exotisme du rite, grâce au commentaire et au « co-montage », s’ouvre à son exact opposé : un questionnement sur notre propre culture funéraire. Et notre promptitude paradoxale à escamoter les cadavres, à refuser de voir le corps mort même lorsqu’aucune croyance n’en fait le support d’une vie posthume.

C.G.

Stéphane Batut est directeur de casting. Il a travaillé notamment pour Claire Simon (Les Bureaux de dieu, Gare du Nord), Noémie Lvovsky (Camille redouble), Alain Guiraudie (L’Inconnu du lac) ou Serge Bozon (Tip top), il a fait également quelques apparitions en tant qu’acteur. Disparaître sous tes yeux est sa première réalisation.

SANGRE DE MI SANGRE de Jérémie Reichenbach

Avec une étonnante fluidité narrative, Jérémie Reichenbach filme alternativement le travail et la vie domestique d’une famille Mapuche d’Argentine dont les deux garçons travaillent dans un abattoir. Petit à petit, ce qui nous paraissait à la lisière du fantastique ou de l’horreur (l’arrivée en voiture dans la pénombre, le bruit des couteaux qu’on aiguise au vestiaire, la vapeur qui monte des carcasses dépecées) entre en circulation avec les gestes du quotidien le plus vivant qui soit, le linge que Tato étend, l’air de guitare qu’il joue à l’église. Sans être éludée, la dureté non seulement de la mise à mort mais des conditions de travail elles-mêmes se trouve inscrite dans l’orbe de vies qui ne s’y laissent jamais réduire. À un moment stratégique du film, un écriteau qui n’a l’air de rien, « ABATTOIRS SANS PATRONS », donne une piste qui peut expliquer cette sensation de continuum gratifiant entre ce travail si particulier et la vie du foyer. Sans être montrée comme utopique (pour preuves, les discussions houleuses dans les bureaux), l’autogestion apparaît presque comme une modalité de la sociabilité familiale, et à l’inverse, une discussion à bâtons rompus lors d’un barbecue prend des accents politiques quand elle aborde la perte de la culture et de la langue Mapuche. Étrange douceur de ce faux  Sang des bêtes qui explore à bas bruit, sur fond d’ode chantée à la mère ou de couplets grivois, la chaleur des liens du sang.

C.G.

Jérémie Reichenbach enseigne le cinéma. Sa filmographie entretient un rapport étroit avec l’Afrique où il a réalisé plusieurs films dont Niamey, et le travail comment ça va ? (2006), Le Général du son (2007), La Mort de la gazelle. Ce dernier fut présenté en Panorama français à Cinéma du réel (en 2009), en 2013 Quand passe le train en Compétition internationale courts métrages du festival.

SAUF ICI, PEUT-ÊTRE de Matthieu Chatellier

Tout commence par des objets. Matthieu Chatellier, qui dialogue de derrière la caméra avec les membres d’une communauté Emmaüs de la région caennaise, reconnaît des assiettes, des meubles qui ont bercé son enfance. Mais il n’a guère le temps de sombrer dans la nostalgie : tous les hommes qu’il filme sont actifs, suractifs même, triant et vérifiant des vêtements selon des critères stricts, étiquetant chaque meuble d’un entrepôt plein à ras bord, sans cesse énergisés par leur capacité à transformer de l’informe en objet, le rebut en or. À l’évidente satisfaction de voir un tel système amender des vies fracturées succède une émotion singulière qui s’exhale de chaque portrait. La modicité des chambres et le goût de l’accumulation de plusieurs de ces naufragés de la vie (métaphore éculée qui revient ici décapée) transforment leurs intérieurs en empires des signes d’une folle densité. Le moindre bibelot y recèle une origine lointaine, un « mauvais souvenir » tu, un secret inviolable. Avec la même concentration que l’un des hommes qui photographie une minuscule petite fleur rose, le cinéaste et sa monteuse restituent le présent de ces vies dépolies par le voyage perpétuel. À la référence biblique du compagnonnage d’Emmaüs, le film substitue via son écoute, ses cadrages et sa lumière, une symbolique ulysséenne.

Diplômé de l’ENS Louis Lumière et chef opérateur, Matthieu Chatellier réalise son quatrième long métrage avec Sauf ici peut être. Après (G)rève général(e) (2007, co-réalisé avec Daniela de Felice), Doux amer et Voir ce que devient l’ombre sont présentés en Panorama français à Cinéma du Réel en 2011, le second obtient le « PRIX SCAM du meilleur film de l’année » et une « ETOILE SCAM ».

SI J’EXISTE, JE NE SUIS PAS UN AUTRE d’Olivier  Dury et Marie-Violaine Brincard

Hocine, David, Seta, Sofian, qui ont autour de 20 ans, suivent les cours d’une classe hors-norme à Bondy et tentent de réintégrer une Première générale. Musculation, calcul ou confection de décors pour une pièce qu’ils monteront – la souplesse des méthodes d’enseignement permet à des cinéastes tout ouïe d’enregistrer une langue,  les jeunes répondant ou commentant entre eux leurs activités. Par moments, la spontanéité de ces autodésignés « cassos » se confond pourtant avec une forme de psittacisme. Sur la scène du théâtre, qui parle, qui est parlé ? Où finit l’expressivité, où commence la récitation ? La pièce scolaire offre au film un cadre : surtout pas une dramaturgie de feel good movie (une classe en difficulté parviendrait à faire de l’art, quel exploit !), mais une homologie formelle. En effet, par son usage virtuose du plan fixe et du son hors-champ, le film s’érige lui-même en scène sur laquelle la périphérie peut devenir le centre. D’où des entrées et sorties de champ qui vibrent de l’énergie galvanisante d’une réappropriation de soi. Ainsi cet élève qui, observant de l’intérieur ses camarades en récréation, décide tout haut « Allez, je vais aller draguer » avant d’entrer sur la scène de la cour, acteur malicieux de son propre scénario. Extrait des Chants de Maldoror, le titre pointe une autonomie gagnée de haute lutte, y compris l’autonomie d’un spectateur pour une fois épargné de l’équation banlieue = altérité.

C.G.

Les premiers travaux cinématographiques de Marie-Violaine Brincard la mènent au Rwanda ; en 2010, elle y réalise Au nom du Père, de tous, du ciel (présenté à Cinéma du réel en 2010), évocation du génocide à travers le portrait de cinq justes. Olivier Dury est cinéaste et chef opérateur. Il réalise en 2008 son premier film Mirages, puis Sous le ciel en 2012.

TROIS CENTS HOMMES d’Emmanuel Gras et Aline Dalbis

Cette immersion dans un lieu d’accueil de nuit de Marseille insiste d’emblée sur son seuil. La porte est en effet le point névralgique de ce refuge d’hiver pour sans-abri : horaires à respecter, interdiction des bagarres et de l’alcool, euro symbolique à verser au guichet, bon de petit-déjeuner…. Un ensemble de règles que, plutôt que quasi-carcérales, beaucoup prennent comme structurantes. Le contraste peut frapper entre les moments de prière solitaires du responsable de ce Centre St Jean de Dieu et l’énergie quelque peu gueularde qu’il déploie lorsqu’il doit faire désinfecter les étages. Commençant son approche plutôt du côté de l’encadrement – portes, murs et personnel –, le film progresse bientôt vers la sociabilité partagée de trois cents hommes, certains étonnamment jeunes, qui parlent cinéma, formation professionnelle, goût pour les dictons ou engagement pour la SPA. Dans cette étrange conversation, le documentaire d’observation pure laisse insensiblement la place, notamment via un usage subtil de la musique, à une théâtralité de plus en plus affirmée. De l’humour parfois beckettien qui en émane (on songe à la citation d’En attendant Godot entendue dans Welfare de Wiseman), quelque chose de l’urgence est exorcisé. La circulation de la parole contredit l’insulte suprême lancée par l’un des hommes tenu au-dehors par son alcoolisme : « Ici c’est tous des morts-vivants ! ».

C.G.

Aline Dalbis a travaillé comme assistance sociale et a suivi une formation aux Ateliers Varan dans le cadre desquels elle a réalisé Nadia (2004). Emmanuel Gras est chef opérateur et cinéaste diplômé de l’ENS Louis Lumière ; son film Bovines fut présenté par l’ACID à Cannes en 2010 et fit l’objet d’une sortie en salles particulièrement remarquée.