Journal du réel #9: Recuerdos de una Mañana

Recuerdos de una Mañana
José Luis Guerin
News FROM…, 45’, Corée du Sud
DIMANCHE 1 AVRIL, 19H00, CINÉMA 2 + débat en salle

A Barcelone, un voisin de J.L. Guerin s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. L’image de cet homme au violon s’était inscrite dans les notes visuelles prise par  le réalisateur depuis sa fenêtre. Passant de fenêtres sur rue en fenêtres sur cours, le réalisateur rassemble les regards d’un quartier sur cet événement.

Avec les images d’ouverture on comprend que c’est un film fait autour de chez vous, du point de vue de votre fenêtre. Est-ce un travail que vous aviez déjà entamé avant d’apprendre la mort de votre voisin ?

Quand j’ai emménagé dans mon appartement actuel, j’ai commencé à prendre des petites notes sur l’évolution de la nature : d’un arbre face à ma fenêtre, des rues d’en bas. Puis, j’ai commencé à filmer des silhouettes de personnes sur les balcons d’en face, et parmi eux, la silhouette d’une personne qui jouait du violon tous les jours.

En rentrant du tournage de mon dernier film, « Guest », j’ai entendu parler de la mort de cet homme, et j’ai ressenti cela comme une invitation à développer un film puisque je l’avais gravé dans mes images. Pour moi, l’acte de filmer est une façon d’établir un lien. Filmer, c’est impliquer l’autre. J’ai donc tiré le fil de ce qui ce passait autour de moi, avec les voisins du quartier, comme si cet homme qui était parti nous avait convoqué, nous, les vivants.

Deux éléments m’avaient particulièrement touché en lui. Il avait traduit “Les souffrances du jeune Werther” de Goethe qui est le roman de mon adolescence. Ce livre a été interdit dans plusieurs pays pour être considéré comme une apologie du suicide. En un sens, Manel est presque la dernière victime de Werther.

Et puis un travail d’édition extraordinaire qu’il avait fait de “Souvenirs d’une matinée” de Marcel Proust, un texte qui fait partie de “Contre Sainte-Beuve”. Je trouvais qu’il avait décelé quelque chose de magnifique dans ce livre qui passe  de la spéculation à la fiction narrative, chose que j’essaie moi-même de travailler dans ce film qui est, au fond, un portrait de ma rue.

Proust est une source d’inspiration pour vos films ?

Proust a déjà été une source d’inspiration pour moi dans « Tren de sombras » ou dans « La ciudad de Silvia ». « Recuerdos de una mañana » est un film très simple et sans grande prétention artistique, mais qui suit cette tentative de passer de l’essai à la forme narrative, que Proust manie mieux que tout autre. La scène à l’intérieur de mon appartement, où l’on voit des rayons de lumière qui viennent esquisser le matin évoquent pour moi l’ambiance de « Souvenirs d’une matinée ».

C’est un film sur ce qui nous relie et nous éloigne dans une grande ville, et sur  notre manière de nous confronter collectivement à la mort et au suicide. Avec la réalisation de ce film, quelque chose a changé dans vos relations de proximité ?

Dans un film comme celui-là, la caméra n’est pas un outil pour reproduire une réalité mais plutôt pour créer une nouvelle réalité. J’ai pu rencontrer mes voisins grâce à la caméra et au film. A l’ombre de cet évènement tragique, j’ai voulu faire un portrait de mon quartier. J’ai essayé de donner une définition de l’urbanisme et de la morphologie humaine dans ces espaces particuliers que sont les cours intérieures, où les fenêtres communiquent. Pour me réconcilier avec mon paysage quotidien, il m’a fallu réécrire le drame, le réélaborer à partir de ma propre écriture qui est le cinéma.

On sent que c’est un film dont l’écriture s’est faite surtout au montage, est-ce le cas ?

En effet, j’ai très peu tourné : cela a duré environ deux semaines. J’ai ensuite passé beaucoup de temps en montage pour créer des liens entre les différentes voix, les différents espaces et surtout entre les fenêtres. Pratiquement tous les plans du film contiennent une fenêtre. C’est le motif visuel qui fait communiquer les voisins les uns avec les autres, et c’est aussi l’espace du drame, car c’est de là qu’un homme s’est suicidé.

Dans la voix off vous faites souvent un lien entre cette personne et vous. Les voisins aussi parlent finalement plus d’eux-mêmes que de Manel.

Oui, car le suicide implique toujours un effet de miroir. C’est un homme de mon âge et donc pour moi, comme pour le saxophoniste, c’est inévitable de penser à nous-mêmes. C’est comme le crâne de Hamlet, où le sujet n’est pas le crâne mais celui qui regarde le crâne.

L’évocation de cet homme se rapproche parfois du portait romantique d’un artiste maudit.

En faisant de sa mort quelque chose de public, c’est probablement l’image qu’il aurait voulu laisser de lui. Mais j’ai voulu garder le point de vue d’un voisin.  Je n’ai ni cherché le témoignage de ses amis ou de sa fiancée que je connaissais pourtant, ni d’informations relatives à son intimité.

La seule information que je donne de Manel, c’est son travail. J’étais très touché par le fait qu’il ait traduit Goethe et Proust, ces deux auteurs très importants pour moi. Sur la façade de l’immeuble, est inscrite la date « 1900 », qui, pour moi évoque moins le début du XXème siècle que la fin du XIXème siècle. Cette date et l’image du violoniste à la fenêtre, renvoient à l’imaginaire du romantisme allemand.

Pensez-vous que ce soit nécessaire de montrer l’image de cet homme ? Cette image et les récits des voisins, ce sont presque deux manières distinctes de raconter l’histoire.

Oui, pour moi c’est important. Ce qui m’intéressait c’était de voir cette image avant de savoir ce qu’il arriverait par la suite. J’aime le ressenti que l’on peut avoir plus loin dans le film quand on convoque son image.

Tous les personnages ont en commun d’avoir une image mentale de cet homme à la fenêtre avec son violon. Cela donne une perspective presque cubiste de voir plusieurs fenêtres, qui depuis plusieurs angles donnent leur vision de cette même façade.

L’apparition du violoniste après les petites notes sur la nature des premières minutes, fait la liaison avec la suite du film. Il est essentiel pour moi, pour pouvoir vivre cette blessure, de l’inscrire dans le temps de la nature. Dans le film, plusieurs éléments  nous aident à vivre avec cet événement dramatique et à le rendre acceptable : la culture avec la petite fille, l’histoire d’Orphée, Chaplin, Proust, la communication entre les voisins et aussi ce travail sur la nature, que je considère très important.

Propos recueillis et traduits par Daniela Lanzuisi et Amandine Poirson