Journal du réel #9: Jaurès

Jaurès
Vincent Dieutre
FILM DE CLÔTURE, 82’, France
Samedi 31 MARS, 21h00, Cinéma 1 + débat en salle
MARDI 3 AVRIL, 20H00, MK2 BEAUBOURG + Présentation

Dans « Jaurès », vous mêlez des archives personnelles sur des réfugiés afghans installés au bord du canal Saint-Martin, que vous avez filmés depuis l’appartement de Simon, l’homme que vous avez aimé et le récit de votre histoire avec lui. Comment vous est venue l’envie de faire ce film ?

Au départ, j’ai filmé ces Afghans qui ont pris place devant la fenêtre, mais il n’y avait pas vraiment l’idée de faire un film, c’est plutôt une pratique que j’ai de filmer au jour le jour avec une petite caméra et on pensait qu’éventuellement ça pourrait servir la cause militante de Simon.

Et puis à ce stock d’images s’est ajoutée mon histoire avec Simon. Ce qui m’attirait dans cette situation, ce qui la rendait forte, c’est qu’elle était improblable, qu’elle n’avait pas d’avenir. Dans mon travail, ce qui m’intéresse c’est de partir du personnel, de l’intime, pour aller vers le collectif.

J’ai d’abord pensé à donner à l’ensemble la forme d’une installation qui rendrait compte des différentes couches du récit, mais finalement Stéphane Jourdain a suggéré qu’on en fasse un film.

Votre dispositif juxtapose différents pans de narration, quelle en était l’intention ?

On a monté un premier bout à bout d’images filmées depuis l’appartement. J’étais frappé de constater que Simon n’y apparaissait jamais. Il fallait inventer une forme qui rende compte de sa présence. Le film s’est inventé au fur et à mesure. Ma relation d’amitié avec Eva Truffaut permettait que la discussion reprenne les images et, en soulignant un type d’émotion, invente la forme. Le spectateur assiste à un film en train de se faire, où différents présents s’opposent.

Souvent dans le documentaire on s’appuie sur des discours qu’on sait n’être plus valides pour ne pas affronter les situations dans ce qu’elles ont de délicates, d’ingrates quelquefois, dans notre rapport personnel à l’événement.

Je trouve que c’était intéressant de réfléchir à des dispositifs qui confrontent cette complexité de plein fouet.

Ce n’est pas un documentaire sur les réfugiés afghans, ni un film sur Simon, ni une histoire d’amour, c’est un film sur cette situation complexe et précaire qui mêle ces éléments. Et finalement le sens du film en découle, moi je ne sais pas trop où l’on va, je sais qu’en tant que réalisateur, il faut qu’il y ait une composition, un rythme. Il y a un gros travail de dosage, ne jamais jouer sur les systèmes habituels de l’indignation, de la commisération, de l’apitoiement… que ce soit sur moi-même ou sur les Afghans. J’essaie de garder le spectateur dans une espèce de précarité, lui offrir des possibilités de s’installer pour les lui retirer au dernier moment et le déstabiliser.

La vision informative, non artistique, des reportages ou des documentaires « classiques » est très prisonnière de schémas narratifs où la subjectivité est considérée comme un ennemi. Pourtant, cette vision est à mon sens moins pertinente car elle est en prise avec des clichés. Souvent en opérant des réductions on fait le jeu de l’ « entertainment ». Moi je voulais rendre compte de la complexité d’une réalité.

Il y a dans le film des choses assez crues. La mise en forme cherche le bon dispositif pour qu’elles gardent toute leur violence.

Je ne cherche absolument pas à poser comme certains films à la première personne qui ont l’air de dire “j’expose mon cas”.

Le danger est d’être dans l’apitoiement et le misérabilisme qui mettraient ces Afghans à distance et qui n’a pour fonction que de nous rassurer. Ma précarité n’est pas au même niveau que la leur bien sûr mais je pense que nous sommes tous des exilés de notre propre vie, des squatters du Paris d’aujourd’hui.

Pour ce faire, vous utilisez notamment des incrustations dans l’image. Pouvez-vous nous en parler ?

Je voulais ajouter un élément de distanciation. C’est à partir du moment où l’on joue sur la transformation des objets que l’on fait ressortir la précarité des Afghans. Il s’agissait d’inquiéter l’image afin de ne jamais pouvoir s’appuyer sur ces images comme étant la preuve de quelque chose. On joue avec des effets spectaculaires à la Méliès, les trucages comme la fausse pluie, pour dire que le documentaire c’est aussi une forme, il n’y a pas une réalité, une image qui contiendrait à elle seule la véracité. C’était aussi pour souligner ce qui bouge et rythme tout cet espace. En filmant dans la durée des réfugiés afghans, votre film pose des questions politiques.

En les filmant, il s’agissait de ne pas les cantonner dans un rôle de victime ni de les réduire comme le font les politiques à une étiquette, mais au contraire de les montrer dans leur quotidien afin de leur redonner leur dignité.

La question du long terme pose le fait que malgré tout, cet épisode-là a changé quelque chose. Ce n’est pas la révolution, mais tout le monde dans ce quartier a évolué du fait de la présence durant quatre ou cinq ans de ces réfugiés. Tout a été déplacé.

Propos recueillis par Gauthier Leroy et Olivier Jehan