Journal du réel #9: Earth

Earth
Victor Asliuk
Compétition internationale courts métrages
33’, bIélorussie
Jeudi 29 MARS, 12H00, CINÉMA 1
Vendredi 30 MARS, 18H30, cinéma 1 + débat PETIT FORUM
Samedi 31 MARS, 16h15, Cinéma 2 + débat PETIT FORUM

Des centaines de milliers de soldats soviétiques ont disparu pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur le territoire du front de l’est, des jeunes en treillis cherchent et déterrent des ossements de soldats pour les enterrer à nouveau, dans des tombes.

Qui sont ces jeunes en treillis que l’on voit chercher des corps ?

En Russie, il existe un mouvement de personnes qui cherchent des corps de soldats disparus sur le front de l’est, pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le film, la forêt que l’on voit fait partie de cet immense théâtre d’opérations qui ont opposé Allemands et Soviétiques. De 1941 à 1943, pour bloquer et faire reculer les lignes allemandes, les commandos soviétiques ont utilisé des centaines de milliers de soldats qui ont été tués et laissés dans ces forêts.

A la fin de la guerre, les gens qui habitaient là ne pouvaient se rendre sur ce territoire miné. Les forêts en repoussant ont été entourées de fils de fer barbelés et personne n’y a pénétré pendant des décennies. Les scènes de combat ont donc été laissées intactes et les corps de soldats n’ont pas été touchés pendant 50 ans.

Depuis 20 ans, ces territoires ne sont plus dangereux et un mouvement s’est créé pour trouver les restes de ces soldats et les enterrer. Dans certains cas, les médaillons permettent de les identifier. Mon grand-père a disparu de cette manière quelque part en Hongrie en 1945.

Les jeunes que j’ai filmés sont des volontaires qui viennent des environs de Moscou, mais il en vient de toute la Russie, des adultes également avec leurs enfants. Ce travail se fait au printemps et en hiver, pendant deux semaines, quand l’absence  de neige et d’herbe permettent de creuser facilement.

A quoi correspond la cérémonie qui se déroule une fois que les ossements sont mis dans des tombes ?

Ce sont des prières rituelles qui accompagnent l’enterrement, avant de mettre les corps en terre. Les volontaires procèdent à ce rituel qui n’a pas été fait pendant 70 ans et qu’il aurait été impossible de faire sous le régime soviétique, qui imposait l’athéisme.

La question que je me suis posée c’est pourquoi sortir ces corps de la terre pour les enterrer à nouveau ? C’est surtout une nécessité pour ceux qui vivent. Ils sentent qu’ils rendent leur dignité à ces soldats en leur donnant leurs propres funérailles. Parmi ces volontaires adolescents, le culte de la masculinité ou de la bonne attitude à avoir face à la mort est très développée, comme pour des soldats.

Vous pensez qu’ils sont là par patriotisme ?

Ce n’est pas seulement du patriotisme. C’est peut-être une réaction humaine, qui serait le contraire d’une action de propagande, face aux évènements tellement inhumains de l’histoire soviétique. C’est une forme de compensation morale : ces corps n’ont pas été enterrés pendant 50 ans et les gens ont honte de cela.

Quand j’étais là-bas, pendant quinze jours, je me suis senti couvert par la poussière de ces gens morts. Ce n’est pas métaphorique mais physique. J’ai essayé de nettoyer ma voiture et le matériel de tournage, mais c’était une sensation mystique. Je pouvais sentir que les soldats étaient partout avec moi. Les membres de mon équipe ont senti la même chose.

Les  adolescents qui étaient là se confrontaient à la mort, pas comme une idée abstraite, mais comme une réalité physique. Dans le film, on voit un adolescent saisir un os et le relâcher tout de suite. C’est assez imperceptible, mais c’est important de comprendre ce geste.

Ils trouvent également des ossements de soldats allemands ?

Parfois ils en trouvent mais ils n’y touchent pas. Je n’ai donné aucune information sur les corps qu’ils trouvaient car ce n’est pas important pour moi. Mais j’ai inclus des archives allemandes car je voulais inscrire les corps des Allemands à cet endroit, les enterrer tous.

Avez-vous eu l’idée d’utiliser des archives dès le début ?

Au début, j’étais contre l’utilisation d’archives. En fait, après ma première visite à cet endroit, j’avais imaginé le film très différemment car les gens dormaient dans des tentes là où ils cherchaient les corps et il y avait des enfants avec eux. Là, c’était un peu devenu une routine et certains jours, ils ne trouvaient rien.

Rien ne s’est passé comme je l’avais planifié et je me suis décidé à utiliser des archives. J’ai cherché des scènes de la vie quotidienne de cette époque, mais il existe surtout des images de propagande : des scènes de batailles ou d’attaques rejouées sur les lieux des évènements réels. En fait, je n’ai pas vraiment trouvé ce que je cherchai, mais je suis certain que les images que j’ai utilisées sont des scènes réelles, filmées en URSS, pendant et immédiatement après la Seconde Guerre mondiale.

Le son des archives était évidement muet. J’ai bruité celles du début. Pour les autres j’ai laissé le son d’aujourd’hui pour évoquer deux époques : passé/présent. Je voulais éviter que ce soit  illustratif.

Propos recueillis et traduits par Amandine Poirson