Journal du réel #8: FIVE BROKEN CAMERAS

FIVE BROKEN CAMERAS
EMAD BURNAT, GUY DAVIDI
Compétition internationale PREMIERS FILMS
90’, FRANCE / ISRAËL / PALESTINE
JEUDI 29 MARS, 18H15, CINÉMA 2 + débat en salle
VENDREDI 30 MARS, 14H30, CINÉMA 1 + débat PETIT FORUM
SAMEDI 31 MARS,14H15, CINÉMA 1

Un village palestinien, un mur en construction. Cinq caméras brisées relatent cinq ans de la vie d’une famille et d’un village en lutte pour leur dignité.

Comment est née votre collaboration et à partir de quel moment Guy Davidi est intervenu dans la création du film ?

Emad Burnat : Guy est d’abord mon ami. Je le connaissais depuis 2005 quand il était venu à Bil’in pour soutenir notre lutte non violente. Nous étions souvent tous les deux avec nos caméras pour essayer d’empêcher les soldats d’arrêter les villageois. Quand je lui ai demandé de me rejoindre dans le projet cela faisait déjà cinq ans que j’avais commencé à filmer. Je savais qu’il existait beaucoup de film sur le conflit israélo palestinien qui racontaient notre histoire d’un point de vue extérieur et je voulais utiliser la matière que j’avais pour raconter l’histoire du point de vue du village.

Guy Davidi : C’est en 2009 qu’Emad m’a appelé en me disant qu’il voulait faire un film. Au départ, je n’étais pas convaincu vu le nombre de films déjà existants sur la résistance de Bil’in. Mais en regardant ses images, j’ai vite compris qu’il y avait une histoire à raconter de son point de vue. Cela n’a pas été facile pour Emad car il s’agit d’une lutte collective qui concerne le village tout entier, pourquoi son histoire serait plus tragique que les autres ? Pour Emad certaines images de son intimité et de ses moments de fragilité n’étaient pas faciles à montrer.

Comment avez vous travaillé au montage et à la construction de la voix off ?

G. D. : Nous avons travaillé deux ans sur le montage. Dans une première étape, nous avons eu de longues conversations avec Emad à Bil’in, sur sa vie et sa manière de voir les choses. À la suite de cela, j’ai crée un premier texte que nous avons fait évoluer ensemble. La voix est importante pour guider le spectateur qui connaîtrait peu la situation, et dans ces moments le regard de notre co-producteur français Serge Gorday et celui de notre monteuse Véronique Lagoarde-Segot ont été très importants. La monteuse a été très sensible au film et elle y a énormément contribué. Il s’agit vraiment d’un travail collectif, bien qu’il soit raconté du point de vue d’Emad.

Concernant la voix off, ma façon d’écrire est très émotionnelle et la manière d’Emad de vivre et de parler est très pragmatique. L’équilibre du film a été trouvé entre mon écriture plus émotionnelle et son vécu concret. Cela nous a aidé à ne pas tomber dans le pathos.

Il est intéressant et étrange de pouvoir travailler à ce type de voix off qui est portée par la voix et le vécu d’Emad et qui véhicule aussi votre point de vue, Guy.

G. D. : Quand je relis le texte, j’y trouve la voix de beaucoup d’autres personnes que j’ai pu rencontrer à Bil’in et en Palestine en général. J’ai un très bon ami palestinien qui m’a dit un jour : « Nos enfants ne peuvent pas avoir une enfance, ne peuvent pas rêver, car cela les fragilise. Pour les protéger on essaye de les faire grandir plus vite ». L’histoire d’Emad sert à raconter l’histoire de toute sa génération et mon regard extérieur me permettait de voir les choses plus clairement. Pour Emad, c’est normal de faire grandir ses enfants de cette manière, c’est ce qu’il connaît et ce qu’il a lui même vécu, pour lui ce n’était pas un sujet. Pour moi au contraire c’était très important. Le fait que j’ai un regard extérieur sur leurs vies m’a permis d’éclairer des choses qui n’étaient pas simples à montrer pour lui.

Dans le film, vous faites un parallèle entre les blessures du corps et les cicatrices de votre territoire. Le film est une tentative de garder la mémoire des blessures pour pouvoir en guérir. Dans quelle mesure pensez-vous que le langage du cinéma pourrait participer au processus de réconciliation

E. B. : Quand j’ai commencé à filmer, je voulais avoir un rôle dans la résistance. J’ai donc décidé de prendre la caméra pour documenter et montrer ce qui se passe tous les jours chez nous. Les gens ont une vision abstraite du conflit. Ils ne se rendent pas compte de ses conséquences réelles sur notre vie. Je crois que grâce à la forme personnelle du film, ils arriveront à mieux comprendre la situation.

Je filmais pour garder la mémoire des blessures, pour survivre et pour en guérir. Je continuais à filmer pour un jour faire changer les choses, influencer l’opinion publique en montrant ce que mon peuple a vécu. Pour moi filmer et documenter est une responsabilité.
G. D. : Je ne reconnais pas ce film comme étant un film pro-palestinien et donc anti-israélien, je refuse cette dichotomie en général. De mon côté, j’ai fait ce film pour le peuple israélien. Il y a des moments très durs dans ce film, des soldats qui tirent à hauteur d’homme et nous les israéliens nous devons nous confronter à ces images, c’est comme cela que nous allons construire une nouvelle société en Israël. Nous ne voulons pas accuser, nous cherchons plutôt une manière d’avancer et de trouver une solution par la confrontation avec cette réalité.

Comment le film a-t-il été reçu ?

G. D. : Le film n’est pas encore diffusé en Israël ni en Palestine mais il suscite déjà des réactions. Quand nous avons décidé de faire ce film nous savions qu’il nous faudrait éviter toute objection et polémique. Et nous avons réussi en quelque sorte car la forme très personnelle du film nous a donné la liberté de dire et de montrer des choses qui autrement auraient été difficiles à montrer.

Le film sera en juillet au Festival de Jérusalem et sera montré sur la chaine 8 de la télévision israélienne. En Palestine, Emad a voulu attendre que le film circule d’abord à l’étranger, il espère que le film sera accepté parce qu’il aura participé à la lutte.

Propos recueillis et traduits par Mahsa Karampour et Daniela Lanzuisi