Journal du réel #7: L’oiseau sans pattes

L’OISEAU SANS PATTES
Valérianne Poidevin
Contrechamp Français, 65’, France / Suisse
Samedi 24 Mars, 16h30, Cinéma 1 + Débat Petit Forum
Lundi 26 Mars, 12h45, Cinéma 2 + Débat en salle
Jeudi 29 Mars, 13h15, Cinéma 2

Passer du temps à deux dans un espace aussi exigu qu’est la cabine d’un camion, n’est pas forcément évident, comment est née l’idée de faire ce voyage avec votre oncle ?

Mon oncle m’a beaucoup appris sur le cinéma, la littérature, la politique, la société. J’ai eu envie de lui rendre hommage. Je savais qu’il avait caressé le rêve d’être acteur. Et je trouvais que chauffeur routier, ça lui allait bien. La route, le voyage, la liberté… C’est un métier qui me faisait rêver. J’aime beaucoup conduire, être sur la route. Du coup, j’ai eu envie de découvrir cet oncle à travers son métier. Je le voyais pendant les fêtes de famille. L’accompagner en camion m’a permis de mieux le connaître.

Une intrigue s’installe pour le spectateur, celle de savoir comment va évoluer la relation que vous liez avec votre oncle. Comment la caméra vous a-t- elle aideé à tisser un lien avec lui ?

Dans les séquences en camion, je laissais souvent la caméra tourner. Jean-Yves ne savait pas forcément que je filmais. Les scènes d’entretien ont été très préparées, parfois refilmées. Jean-Yves s’est prêté au jeu du tournage, à tourner plusieurs fois une séquence pour avoir des habits raccords par exemple. Il a été patient, s’est habitué à mon processus de travail. Au final, j’avais environ 80 heures de rushes.

Plus qu’un portrait sur votre oncle, « L’oiseau sans patte » est le film d’une rencontre. L’immersion en tant qu’expérience implique une mise en scène de soi. Pouvez-vous expliquer le parti pris d’être simultanément derrière et devant la caméra?

Au départ, je ne voulais pas apparaître dans le film. C’est en commençant à filmer dans la cabine du camion que, presque malgré moi, je me suis retrouvée dans le champ, faute d’espace! Et puis, au fur et à mesure, je trouvais que notre «duo» fonctionnait bien, était complice et prêtait à sourire. Ça faisait sens, puisque en effet c’est le film d’une rencontre.

Vous semblez prendre un soin particulier à choisir les accessoires du film (Santiags, Ray-ban, etc). Vous amusez-vous avec les stéréotypes et les codes cinématographiques des  road-movies hollywoodiens pour fictionnaliser le réel ? Pouvez-vous nous parler de la mise en scène ?

Jean-Yves est en quelque sorte mon oncle d’Amérique. J’ai construit autour de lui une imagerie qui rappelle l’univers américain, des cow-boys, des grands espaces. J’ai aimé me croire sur les routes des Etats-Unis alors que nous étions en train de livrer des palettes dans les zones industrielles françaises ! Je me suis beaucoup inspirée de films de fiction et de personnages comme Gene Hackman et Al Pacino dans « Scarecrow » ou Patrick Dewaere dans « Série Noire », qui me faisait penser à Jean-Yves. J’avais envie de sublimer la réalité, pour que le spectateur puisse voir en Jean-Yves un personnage formidable : le décor devait être à la hauteur ! La route, le ciel, les points de fuite des zones industrielles. J’ai pris un grand soin et un grand plaisir à trouver des cadres qui racontent ce que représente Jean-Yves pour moi.

Parlons de votre titre. Vous semblez associer le métier de routier à une certaine liberté. Comme Tennessee Williams, votre oncle est constamment en vol, d’un endroit à l’autre, comme s’il craignait qu’un lieu ne devienne sa prison. Une sorte de fugitif. Votre film est-il une tentative de suivre sa trace ?

Oui, ou plutôt une tentative de garder une trace de ce personnage. Au départ, je pensais que c’était son métier qui le rendait libre, puis sa façon de l’exercer, en intérim. Au final, je pense qu’il est libre à sa façon. La professeur qui lui a donné le texte de Tennessee Williams, au Cours Simon, ne s’est pas trompée : c’est une image qui colle bien à Jean-Yves. Le titre m’est venu assez rapidement. J’aimais l’idée qu’on puisse se demander pourquoi un film sur un chauffeur routier s’appelle « L’oiseau sans pattes ».

Vous avez réalisé un premier film sur votre grand-mère, êtes-vous en train de dresser un portrait de famille ? Allez-vous continuer à filmer des personnes de votre entourage?

Pour l’instant, j’ai envie de m’ouvrir à d’autres personnages. Je prépare un film sur une ancienne Miss Suisse qui est partie à la conquête de Hollywood. Je vais donc quitter un moment l’univers familial. Mais je pourrais y revenir…

Propos recueillis par Zoé Chantre et Alexandra Pianelli