Journal du réel #7: Lecciones Para Una Guerra

LECCIONES PARA UNA GUERRA
Juan Manuel Sepúlveda
Compétition Internationale, 97’, Mexique
Mercredi 28 mars, 21h00, Cinéma 1 + Débat en salle
Jeudi 29 Mars, 15h30, Cinéma 2 + Débat en salle
Samedi 31 Mars, 20h03, Centre Wallonie-Bruxelles

Avant tout, pouvez-vous nous expliquer un peu plus le contexte historique de la population que vous filmez ?

Au début des années 80, après plus de 10 ans de guerre civile entre l’armée guatémaltèque et les guérillas, l’armée est arrivée à la conclusion que la seule manière de les vaincre, c’était d’exterminer la base de leur soutien civil qui venait principalement des populations indigènes. C’est ainsi que l’opération d’extermination la plus brutale de l’histoire moderne de l’Amérique Latine a commencé. Plus de 250 000 personnes furent ainsi massacrées. L’armée, en collaboration avec des groupes paramilitaires, encerclait les populations indigènes et massacrait des communautés entières. Une partie de la population s’enfuit et trouva refuge dans les montagnes, ou traversa la frontière du Mexique. Une grande partie succomba à la faim et à la maladie. Ceux qui ont pu survivre dans la montagne ont résisté face à une armée financée par le gouvernement des Etats-Unis, qui les a traqués jour et nuit pendant 14 ans, jusqu’en 1996, quand furent signés les accords de paix, donnant naissance aux Communautés de Populations en Résistance.

Comment est né votre projet de film?

Ce projet est né à partir d’un questionnement : comment le cinéma documentaire s’inscrit-il dans les luttes sociales de nos jours ? Dans l’histoire latino-américaine, le documentaire est étroitement lié aux luttes sociales. Il a occupé une fonction indispensable face à la barbarie et à l’oubli aussi. Cependant le documentaire doit remettre en cause son rapport au politique, non pas pour y renoncer, bien au contraire, mais pour le renouveler et pour trouver des relations plus vertueuses entre l’esthétique et le politique. Il existe un photographe mexicain, Rodrigo Moya, qui a parcouru le continent latino-américain pendant les années 60, pour casser le bouclier informatif imposé par la CIA dans les pays où elle intervenait. Rodrigo était convaincu que les luttes pour l’émancipation réussiraient tôt ou tard, et il voulait en être le témoin photographique. Cependant, en 1967, après avoir photographié le premier Front de Guérilla dans les montagnes guatémaltèques, il abandonna son appareil photo et trouva refuge sur la côte, en travaillant pour un magazine sur la pêche. Ce geste de Rodrigo Moya pose de nombreuses questions par rapport au rôle du documentariste dans le domaine politique. Intrigué, en réfléchissant à  ces questionnements, j’ai choisi de revisiter son itinéraire. « Lecciones para una guerra » ainsi que « Extraño Rumor de la Tierra cuando se atraviesa un surco » (primé au Cinéma du Réel en 2011. NDLR) font partie d’un vaste projet qui s’appelle « Las imágenes rotas (siete cartas para Rodrigo Moya) » [Les images cassées (sept lettres pour Rodrigo Moya)].

Dans une séquence du film, on vous écoute présenter le projet à l’assemblée communautaire. Pourquoi se méfiaient-ils de votre film ?

Les gens sont fatigués des dizaines de documentaristes et des bénévoles des ONG qui leur promettent des films qui amélioreraient leurs conditions de vie. Je trouve ces discours carrément réactionnaires et je pense qu’ils neutralisent la participation politique. Je pense que la lutte pour obtenir de meilleures conditions de vie, c’est au peuple de la faire, et les communautés en sont bien conscientes. Le cinéma documentaire occupe une fonction qui ne va pas au-delà de la diffusion d’une certaine idéologie. Le potentiel politique du cinéma, ainsi que des autres arts, consiste à faire que les êtres humains découvrent en eux des capacités nouvelles. Jacques Rancière pense que lorsque le cinéma établit un espace d’égalité, où les personnes devant et derrière la caméra, participent de manière active à la conception, à la réalisation et à la perception du film, alors le cinéma, en tant que manifestation esthétique, revendique le lien qui l’unit depuis toujours au politique.

Tout au long du film, nous entendons qu’une nouvelle guerre se prépare. Pouvez-vous nous expliquer un peu plus le contexte socio-politique actuel au Guatemala ?

Le contexte socio-politique du Guatemala ressemble beaucoup à celui d’autres pays d’Amérique Centrale comme le Mexique, le Salvador, ou le Honduras. Des démocraties défectueuses sont sur le point de s’effondrer à cause d’une corruption sans mesure et d’une économie basée sur le pillage des ressources. Dans ce schéma, les différences sociales se creusent et les ressources naturelles s’épuisent. Les jeunes émigrent à la recherche de meilleures conditions de vie, et pour ceux qui restent, leur destin semble compliqué.- Ce serait irresponsable de ma part de dire qu’il y aura bientôt une autre guerre comme celles que les pays d’Amérique Centrale ont vécus pendant les années 80. Ce n’est pas la même histoire. Cependant, aujourd’hui au Salvador, il y a plus de morts par homicide par an, que ceux qu’il y en a eu pendant la guerre à l’époque la plus violente. Au Mexique, actuellement il y a une « guerre »  qui, depuis 2006, a déjà coûté la vie de 50 000 personnes. Un peu partout, des grosses entreprises étrangères développent des projets qui visent à exploiter les ressources naturelles et forcent les populations à se déplacer. La région montagneuse où habitent les Communautés de Populations en Résistance que j’ai filmées, est très riche en ressources naturelles, et ils savent que tôt ou tard, ils les chasseront à nouveau. Mais rien n’est sûr, car la plupart d’entre eux, ne se laissera pas faire facilement.

Propos recueillis et traduits par Jean Sebastian Seguin