Journal du réel #7: East Punk Memories

EAST PUNK MEMORIES
Lucile Chaufour
Contrechamp Français, 80’, France
Jeudi 29 Mars, 18h15, Cinéma 1 + Débat en salle
Vendredi 30 Mars, 13h45, Petite Salle + Débat en salle
Samedi 31 Mars, 12h00, Cinéma 2

La réalisatrice retrouve des punks hongrois qu’elle avait filmés dans les années 80 pour les interroger sur ces 20 ans passés. Confrontation d’images de vie punk à une parole désabusée sur les changements politiques advenus pendant cette période.

Comment vous êtes-vous intéressée au mouvement punk hongrois ?

En 1983, à l’occasion d’un voyage à Moscou, j’apprends qu’en Hongrie des jeunes se réclament du mouvement punk. Certains ont été emprisonnés pour « agitation contre l’état », d’autres ont dû abandonner leurs études. Les contrôles de police et la répression semblent quotidiens. Je comprends qu’être punk en Hongrie n’était pas une nouvelle tocade, mais un engagement qui pouvait déterminer une existence. Je voulais les rencontrer, témoigner de leur situation et comprendre comment ils reprenaient à leur compte la critique politique véhiculée par le mouvement punk de l’Ouest.

Au bout de deux semaines de recherches en Hongrie, j’ai croisé un garçon avec un badge du groupe Public Image Limited piqué sur un gros manteau. Inquiet mais motivé, Kelemen Balàzs a accepté de m’emmener dans un concert clandestin et m’a présentée à plusieurs autres punks. J’ai réalisé avec eux  plusieurs interviews en super 8, récolté des photos, des textes et des enregistrements de musiques. Je comprenais peu à peu que le punk de l’Ouest, qui était un mouvement anti-fasciste et anti-nationaliste, servait à l’Est de support à toutes sortes de revendications anti-autoritaire, pro-capitaliste, nationaliste, anarchiste…

20 ans après, je suis retournée à Budapest pour retrouver ces anciens punks, qui ont tous autour de 40 ans. C’est une génération qui a pleinement vécu l’immense espoir qu’a représenté la chute du Mur et qui a abordé les changements des années 90 en début de vie active. C’est aussi la dernière génération à pouvoir encore se souvenir des années communistes. Je voulais poser avec eux un regard sur ces vingt dernières années qui ont vu la chute du système communiste, le démantèlement des acquis sociaux et la mise en place de réformes libérales.

Existe t-il un dénominateur politique commun aux punks hongrois ? Et ont-ils une analyse politique propre ou reflètent-ils une pensée largement partagée en Hongrie ?

J’ai voulu construire un discours qui rende compte des ambivalences politiques de cette génération. Qu’ils aient trouvé leur place dans le nouveau système ou soient restés à la marge, qu’ils votent aujourd’hui à droite, à gauche ou s’abstiennent, chacun de ces anciens punks témoigne de la diversité de la société hongroise. Ce sont les dissonances, les repositionnements, les contradictions qui permettent de saisir les paradoxes d’une situation politique de plus en plus tendue. En les écoutant, on comprend comment la mutation au capitalisme a opéré et dans quelle situation ambivalente elle a enfermé la population. Dans les années 80, tous imaginaient que l’effondrement du système communiste allait apporter une amélioration sur le plan économique et une liberté d’action plus grande. Mais, le « tout business » et les privatisations ont rendu le quotidien incertain et difficile.

Interviewer des punks sur les changements politiques de ces dernières décennies, n’est-ce pas mettre en scène la fin de la rébellion puisque le discours remplace l’expression spontanée de révolte ?

Au contraire, on voit que la seule réactivité, voire le radicalisme quasi-autodestructeur, s’il est flamboyant, n’est pas tenable sur la longueur. Arriver à penser la complexité, réinterroger la signification de concepts entendus, comprendre ce qui se joue au-delà de la communication, c’est probablement la meilleure école politique du moment. On peut par exemple s’interroger sur la liberté qu’ils attendaient, celle que leur promettait la radio « free Europe ». Était-ce la liberté d’expression ou la liberté d’entreprendre ? Celle des libertaires, des libéraux ou des libertariens américains ?

Cette parole qui émerge 20 ans après questionne aussi ce qu’était qu’être punk. Qu’était-ce au juste pour vous ?

À l’époque, le punk était une formidable soupape quand on avait seulement le choix entre les shows télévisés de la variété française et Michel Jackson, quand on n’avait aucune éducation politique mais qu’on sentait que quelque chose ne tournait pas rond.

Les images d’archives rappellent ce temps qui a passé, et qui a changé tous ces personnages physiquement et dans leur manière de vivre. Considérez-vous que vieillir redéfinisse notre relation au politique, pousse à une résignation ? 

Moi non, mais force est de constater que l’engagement de la jeunesse survit souvent mal aux années. Ceci dit, je suis beaucoup plus intéressée par la construction d’un individu passé la trentaine, par la façon dont il va négocier sa vie, se repositionner, apprendre, que par les promesses de l’adolescence. Mais, pour moi la question du film est plutôt celle de débrouiller ce que signifiait être punk en Hongrie dans les années 80, et si ce qui est advenu avec la chute du Mur correspondait à leurs attentes.

Propos recueillis par Marjolaine Normier et Amandine Poirson
(entretien réalisé à partir d’extraits du dossier de presse du film)