Journal du réel #7: East Hastings Pharmacy

EAST HASTINGS PHARMACY
Antoine Bourges
Compétition Internationale Premiers Films, 46’, Canada
Mercredi 28 Mars, 18h30, Cinéma 2 + Débat en salle
Jeudi 29 Mars, 16h15, Cinéma 1 + Débat petit forum
Vendredi 30 Mars, 12h00, Petite Salle

Chaque jour, les usagers d’une pharmacie de Vancouver viennent prendre leur dose de méthadone, sous le regard de la pharmacienne.

Comment avez-vous commencé ce projet de documentaire et pourquoi avoir choisi de filmer ce lieu particulier ?

J’ai vécu pendant cinq ans à Vancouver, dans le Downtown East Side. Au début, je n’ai pas vraiment remarqué ces endroits. A force de regarder des films, je suis devenu plus observateur, je me suis intéressé au quotidien dans le cinéma puis dans la vie et je me suis mis à remarquer ces endroits. Ces pharmacies m’intéressaient parce que ce sont des points d’observation idéaux du quotidien de ce quartier, l’un des plus pauvres d’Amérique du Nord, avec un taux élevé de criminalité et de prostitution. Tout est organisé pour ses résidents : le quartier est isolé, les gens n’en sortent pas et ces pharmacies sont le seul endroit où les gens pointent tous les jours. Chacune a ses  patients, entre cinquante et cent et on y trouve un échantillon des mêmes personnes jour après jour. J’ai réalisé que ce serait idéal pour mettre en ?uvre mon intérêt pour ce quotidien. Ensuite, j’ai découvert leurs rituels et j’ai pensé que le cinéma pourrait capter ces endroits mieux que n’importe quel autre art.

Comment avez-vous établi le dispositif de tournage avec lequel vous alliez capter ce quotidien ?

À partir du moment où j’ai décidé de faire la réplique d’une véritable pharmacie et d’avoir un espace à moi tout seul, j’avais la possibilité de travailler sur un trépied, je n’avais plus besoin de suivre les gens ou d’être à l’affût parce que j’avais le contrôle de l’espace. Ça aurait été mentir que de filmer à l’épaule. Ensuite, je voulais montrer le rapport entre la pharmacie et le patient le plus objectivement possible, donc il y a beaucoup de champ / contre champ. A l’origine, je voulais plutôt faire un plan large un peu comme Depardon, mais j’ai réalisé qu’avec cette vitre on ne pouvait pas être entre les deux, on est soit d’un côté, soit de l’autre donc on prend inévitablement parti. Le champ / contre champ était un peu fonctionnel, ce n’était pas vraiment une exigence, c’était par défaut.

Comment avez-vous travaillé avec les comédiens et les autres participants au film ?

Je ne pouvais pas prendre une vraie pharmacienne parce qu’il fallait quelqu’un de disponible, et seuls les acteurs le sont ! Les visiteurs sont tous des patients du quartier, je les ai rencontrés pendant la préparation du film. Je leur demandais d’aller au comptoir, de demander leur dose de méthadone et de faire comme d’habitude. C’était eux qui guidaient parce que c’est eux qui ont l’expérience, je m’y suis fié. J’ai choisi cette actrice parce qu’elle dégageait quelque chose qui rendait les patients plus proches de la réalité. Au début, c’était plus un jeu pour eux et ils me faisaient des grandes scènes, donc ça ne marchait pas. Dans leur vraie pharmacie, on sentait que leur dose était en jeu. Quand on a amené Fiona, même si dans notre pharmacie on n’avait pas de vraie méthadone, cette tension est revenue. Je l’ai choisie pour la réaction qu’elle créait chez eux. J’ai choisi les scènes avec eux. Parfois c’était simple, d’autres fois ils allaient chercher des histoires arrivées à leurs amis et c’était plus un travail de jeu. A côté de ça, quand j’allais dans la vraie pharmacie, j’ai vu une femme qui venait une fois par semaine redemander une dose qu’elle avait déjà prise. Elle était extrêmement crédible et la pharmacienne qui semblait froide et impassible, réagissait seulement de manière normale. Il y avait déjà du mensonge et du jeu donc j’étais moins mal à l’aise à l’idée de leur demander de jouer.

Qu’est-ce qui rend ce film plus documentaire que vos films précédents ?

Jusqu’au montage, je ne savais pas comment le film allait finir. Il a duré plus d’un an à cause d’une histoire de rythme. Les premières versions étaient très contemplatives, les gens attendaient au comptoir pendant que la pharmacienne faisait autre chose. Ça me passionne, j’adore regarder des visages, mais j’ai réalisé que pour ce film, ce n’était pas ça qu’il fallait. C’était un film sur la pharmacie, pas sur l’attente.

Vous avez quand même gardé des passages qui ne sont pas directement dans l’action, autant chez les patients que chez les pharmaciens…

C’était important de montrer que ces deux espaces vivent à des rythmes différents et comment à l’intérieur du même espace, il pouvait y avoir des vies et des façons d’interagir complètement différentes. On retrouve aussi cette idée dans l’éclairage, car les pharmacies sont toutes structurées de la même manière : le plexiglas au milieu, un espace proche de la fenêtre pour les patients et un espace plutôt sombre avec les pharmaciens entre eux. Je voulais montrer ça. Je voulais “accomplir” le potentiel cinématographique de ces endroits, en faire une représentation, dans le sens de peindre quelque chose, d’écrire un résumé sur cet endroit, le montrer à travers le cinéma. Pour moi, montrer les dynamiques qu’un lieu crée en fonction de sa structure à travers le médium du cinéma, ça suffit pour faire un film.

Propos recueillis par Stéphane Gérard