Journal du réel #6:The Vanishing Spring Light

The Vanishing Spring Light
Xun Yu
Compétition internationale premiers films
112’, Chine / canada
mercredi 28 mars, 15h30, cinéma 1 + débat en salle
jeudi 29 mars, 21H00, petite salle + débat en salle
vendredi 30 mars, 10H30, Centre Wallonie-Bruxelles

Mamie Jiang vit dans le quartier traditionnel de West Street, inchangé depuis des millénaires. Quand un accident grave la plonge dans la maladie, ses voisins et sa famille l’accompagnent vers la mort.

Quel était le projet initial du film et comment avez-vous choisi ce lieu ?

Dans mon désir de faire un documentaire, j’ai toujours été obsédé par le concept d’une spiritualité qui transcende la réalité. Un jour, j’ai marché dans West Street et quelque chose de simple mais en même temps plein de vitalité me frappa. Poser le pied dans cette rue était comme rendre visite à un matin d’enfance, l’odeur et la chaleur dans l’atmosphère me saisirent, à la fois familières et distantes. A cet instant, j’ai réalisé que je devais me recentrer et laisser mes instincts me guider et j’ai décidé de rester et de faire de West Street le sujet de mon film.

Ce projet documentaire est prévu pour être une série en quatre parties, chacune se concentrant sur un habitant particulier de la rue et sa famille. Alors que la vie de chacun se mêle fortement à celles de ses voisins, ils sont tous confrontés à leurs propres combats. Les quatre personnages représentent quatre générations d’habitants, mais aussi les quatre différentes phases de la vie selon la métaphore chinoise antique : la Naissance, l’Âge Adulte, la Vieillesse et la Mort. Le film sur Mamie Jiang est l’histoire sur la Mort. Même si le film montre surtout l’universalité de ce qu’une famille affronte dans une situation aussi difficile, il évoque aussi l’expérience de la mort. En partageant les moments difficiles de la vie de Mamie Jiang, nous pourrons réconforter son âme disparue.

Combien de temps a duré le tournage ? Comment êtes-vous devenu aussi proche de cette famille ?

J’ai loué une chambre à un résident de cette rue pendant le tournage, de janvier 2009 à septembre 2010. Avec le temps, la plupart des résidents m’ont accepté comme l’un des leurs, je n’avais jamais à m’inquiéter à propos de mes repas car j’étais toujours invité.

Initialement, je n’avais pas prévu de filmer Mamie Jiang comme l’un des personnages principaux de la série « West Street ».

Mon film a évolué naturellement avec le temps. J’étais devenu ami avec elle et sa famille avant sa chute, qui fut le moment où j’ai décidé de la filmer. Filmer la maladie de Mamie Jiang me rappelait ma grand-mère décédée pendant que j’étudiais à l’étranger. Au fil du temps, son visage et sa voix devenaient flous et confus. En sauvant ces souvenirs, je voulais me racheter pour les regrets que je ressentais. De la même façon, il restait peu de temps à vivre aux personnes âgées de cette rue et je décidais d’enregistrer autant de leur vie que possible. Je sentais que je ne pouvais pas vraiment aider Mamie Jiang mais que rester avec elle la réconfortait. J’avais toujours ma caméra avec moi et quand je lui rendais visite, j’enregistrais les moments intéressants ou importants pour elle mais parfois je préférais ne pas filmer et être simplement avec elle.

Votre film dure près de deux heures et contient des plans lents et longs. Comment avez-vous décidé de ce rythme au montage ?

C’est un film sur la maladie et la mort. Chacun y fait face un jour mais on préfère souvent ne pas y penser. Ces expériences sont physiques, mais aussi psychologiques. Pour Mamie Jiang, je voulais présenter ces moments avec le plus de respect et de dignité possible, tout en rendant compte de leur réalité physique. Le rythme du film est plutôt basé sur l’état psychique de ceux qui étaient impliqués dans ces moments, moi y compris.

La tâche la plus difficile était de ne pas détourner le regard. Puisque ces scènes sont habituellement dérangeantes et pénibles, détourner le regard est une réaction inconsciente. Comme quand quelque chose s’approche des yeux et qu’on ferme les paupières. Le propos de ce film est de ne pas cligner des yeux. Pour matérialiser cette confrontation directe au montage, la durée et la répétition sont devenues cruciales. En les coupant, on risquait de perdre l’inconfort et l’anxiété qui devaient être conservés, car ces émotions sont causées par la maladie et la mort. Nous nous sommes aperçus que si, dans un plan, on reste avec les personnages assez longtemps dans un seul espace, ça provoque une certaine tension  et une forte anxiété chez les spectateurs, et c’est le cinéaste qui décide du moment où relâcher cette tension. On a ainsi recréé une atmosphère proche de la réalité capturée, tout donnant un rythme au film.

Pensez-vous qu’en documentant l’histoire de cette famille, vous saisissez aussi quelque chose de l’Histoire de la Chine ?

Jusqu’à ma première visite en 2008, cette rue avait préservé la structure résidentielle et sociale d’une communauté chinoise traditionnelle. Malgré tout, elle était confrontée à de nouvelles valeurs, principalement le matérialisme, en fort contraste avec la  conception traditionnelle de la vie des résidents. De telles transformations reflètent les luttes des civilisations anciennes à l’ère moderne, ce qui est aussi devenu le vaste décor du film.

Mais la raison principale que j’avais de filmer l’histoire de Mamie Jiang n’était pas tant de faire référence à une époque, une culture ou un pays spécifique, que de stimuler une réflexion sur la nature universelle et éternelle de chaque vie. Pour que les personnages autant que nous trouvent le réconfort et un sens dans l’époque difficile que nous traversons.

Propos recueillis et traduits par Stéphane Gérard