Journal du réel #6: Tiens-moi droite

Tiens-moi droite
Zoé Chantre
Contrechamp français, 64’, France
vendredi 28 mars, 21h00, cinéma + débat en salle
lundi 26 mars, 16H45, cinéma 1 + débat petit forum
samedi 31 mars, 17h00, Centre Wallonie-Bruxelles

Votre film rassemble beaucoup de matériaux différents. Combien de temps ont duré le tournage et le montage ?

J’ai commencé à filmer il y a 8 ans, mais j’ai vraiment réalisé que ça allait être un film il y a cinq ans. J’avais retrouvé des dessins réalisés vers l’âge de 12 ans sous crises de migraines ophtalmiques. J’en ai fait un livre, un exemplaire unique. Un jour, lors de mes études, j’ai dû le montrer à beaucoup de personnes et quelqu’un m’a dit : mais comment vas-tu faire pour montrer à tous cet objet unique ? J’ai alors décidé de le filmer. C’était la première fois que je touchais une caméra. Petit à petit je me suis écartée des pages et j’ai commencé à alimenter cette première matière d’autres choses, d’autres images.

Et depuis, le film s’est toujours construit de cette façon : le montage se faisait au fur et à mesure, comme l’enregistrement de ma voix off qui, sur huit ans, a changé. Il y a aussi une évolution dans la qualité des images car j’ai utilisé plusieurs caméras, jamais trop lourdes parce que j’ai besoin d’un matériel très léger pour préserver mon dos.

Le film est un corps qui évolue. Est-il droit ? Est-il tordu ?

Il est plein de méandres. Mais il se tient droit parce qu’il a une colonne vertébrale, qui grandit en même temps que je grandis : d’un côté il y a mon récit et de l’autre la ligne que dessine mon histoire personnelle. J’ai concentré mon film sur un axe… Et petit à petit, cette histoire personnelle s’est ouverte à celle des autres. En rencontrant d’autres personnes, je me suis rendue compte que malgré une maladie ou un problème physique, la volonté permet de vivre, et parfois même vraiment bien ! Ca peut même devenir une grande force. La belle énergie de ces personnes a fait que j’ai eu envie de les introduire dans le film. Et puis je filmais seule, je montais seule : à un moment j’en ai eu assez d’être seule avec cette histoire !

Il y a beaucoup de gaieté et d’humour dans le  film. Et cela prend le dessus sur le reste : le film se fait de plus en plus léger et la maladie devient presque un terrain de jeu, d’expérimentation.

Le début du film est plus dur parce que les dessins en eux-mêmes sont très durs, mais si j’ai pu commencer ce travail c’est que mes peurs avaient déjà été un peu écartées. J’arrivais même à me moquer de ça et de moi-même, à en jouer. J’avais déjà apprivoisé ma maladie. Ce n’est pas un film thérapie. Le film accompagne le processus. Et puis hormis la maladie, c’est aussi le parcours d’une jeune fille qui petit à petit s’échappe de son corps  adolescent  et qui apprend à vivre avec.

Comment avez-vous envisagé l’entrée progressive de votre corps dans le film ?

Au début je pensais qu’il n’y aurait que mes mains et ma voix. La première fois où l’on me voit vraiment c’est quand il y a ce plan d’un oiseau qui attend. Je trouvais qu’il me ressemblait parce que j’étais dans un moment où je ne savais plus comment avancer, comment arriver à raconter ce que je voulais dire. Ca a été mon premier autoportrait, en observation, en attente. Et puis je pense que le fait que les autres rentrent dans le film me permettait d’y rentrer à mon tour.

Quelle place a le cinéma dans vos différentes activités artistiques?

Le cinéma me permet de faire le lien entre différentes techniques, de condenser certaines choses et d’avoir un support pour montrer l’ensemble plus facilement. J’avais énormément de matière. C’était difficile de savoir quoi garder. Les accélérés permettaient de parcourir cette matière mais aussi de montrer combien ma pensée était remplie de tellement de choses. L’autre force du cinéma pour moi est sa capacité à garder une trace. Le cinéma m’a toujours portée. Mon grand-père me montrait des films en 9mm et j’ai longtemps imaginé  que la vie avant que je naisse était en noir et blanc. Le fait de prendre une caméra aujourd’hui me montre qu’on est dans le présent !

Alain Cavalier a été quelqu’un d’important dans l’histoire du film?

Il était venu présenter Le Filmeur à Strasbourg quand j’étais étudiante et il y a une chose qu’il dit dans son film qui m’a complètement bouleversée parce que dans mon court-métrage (c’était une première étape de ce film) je disais exactement les mêmes mots. C’était très étrange. A l’époque je me demandais comment continuer ce court-métrage et je lui ai envoyé. Il m’a appelée, on s’est vu dans un café et on a parlé pendant 4 heures. On a beaucoup échangé. Ca a été une grande rencontre pour moi aussi bien sur le plan intellectuel que sur le plan de l’amitié. Il m’a dit ensuite qu’il voulait suivre le film de très près et la personne avec qui il vit, Françoise Widhoff, est devenue ma productrice.

Il m’est arrivé des choses assez magiques dans mon parcours!

Ce film contient tellement de choses qu’on se demande dans quelle direction vous pouvez aller maintenant ?

Mon  nouveau projet n’a plus du tout ce sujet ni cette forme-là. Je l’imagine fait de très près, en macro, et il commence parce que, chaque année, exactement à la même date, une fourmi rentre chez moi et c’est alors que je sais que c’est l’arrivée du printemps !

Propos recueillis par Amanda Robles